L'Emprunt Russe

La Flèche Rouge relie désormais Saint-Pétersbourg à Moscou en quatre petites heures. Forêts de sapins, bosquets de bouleaux, villages comme des œufs de Pâques, comme les trompe-l’œil de Potemkine à Catherine, isbas pimpantes, coupoles d’argent des églises de bois.

Au temps des voyages de nuit, le paysage se résumait à l’arrivée en gare de Leningrad ou de Moscou. Ferrailles tordues post-atomiques, ruines industrielles, édification du socialisme, plaques de neiges sales gelées, périphéries dans le ciel anthracite, Stalker*. Dans la Flèche rouge, la vodka est servie gratis ad libitum. Ça permet de passer le temps en contemplant l’époque.

Moscou, si changée et si semblable à elle-même, puissante et inhumaine, secrète et facétieuse, ville d’Asie et d’Europe s’enroulant autour d’un Kremlin pourpre. À Moscou, le théâtre est partout. En aucun autre point de la planète, il ne fut aussi essentiel et tragique. Théâtre d’Art près de la rue de Tver, Taganka dans l’ancien quartier des potiers, Vakhtangov sur l’Arbat. Un théâtre qui ne fut prisonnier ni du temps ni de l’argent, ni même du paradoxe, un théâtre de feu et de flammes, qui savait retenir son souffle.

Derrière mes paupières défilent la magie d’un autre temps, la grâce éphémère d’Anatoli Vassiliev dirigeant Le Cerceau de Viktor Slavkine, Innokenti Smoktunovski et Oleg Efremov dans Oncle Vania, Oleg Menchikov en Nijinski, Anastasia Vertinskaïa et Sacha Kaliaguine que j’invitais à Paris il y a vingt ans. Dans ce théâtre d’un autre siècle, salle et scène communiaient en célébrant le prodige des noces de la brutalité des temps et de la beauté du diable. Oleg Menchikov – le méchant de Soleil Trompeur** - dirige à présent le Théâtre Ermolova en bas de la rue de Tver. Il va jouer Lord Henry dans Le Portrait de Dorian Gray. C’est un théâtre qui sent bon le bois neuf. Au Théâtre d’Art, Konstantin Bogomolov tend à la Russie dans un miroir le visage de Dorian Gray du dernier jour sur le canevas du Mari idéal d’Oscar Wilde. La Russie a toujours la passion du théâtre dont on rapporte à chaque fois une étincelle à Paris.

Dans un mois, les Tempêtes de Teatro Praga et Le Paysan de Paris, le nom d’Aragon dans Moscou ce matin.

Et Les Apaches dans le chaos d’un music-hall dévasté. Travestis, clowns, funambules et contorsionnistes, ils célèbrent la violence et la beauté des voyous de la rue où ils sont nés. L’Amérique et l’océan sont derrière leurs yeux clos, le visage pâle dans une lumière d’embarcadère, ils exhibent de leurs malles cabine des costumes à paillettes, une théière en fer blanc. Les planches sont pour eux un ring, une piste et ils entrent en scène, comme si c’était pour la dernière fois.

C’est en Avril, ne nous découvrons pas d’un cil.


*Stalker, film d’Andreï Tarkovski
**Soleil Trompeur, film de Nikita Mikhalkov


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