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Magazine

Penser et mettre en place un théâtre public aujourd’hui

Intervention d'Hortense Archambault, Grand témoin BIS de Nantes 2016

Bonjour,

Je suis aujourd’hui dans un moment bien particulier de mon parcours professionnel, celui du démarrage d’une nouvelle aventure doublé de circonstances atypiques.

Je dirige en effet depuis septembre 2015 la MC93 à Bobigny. Le théâtre est en travaux, il n’y a pas de programmation cette saison et j’ai donc la chance d’avoir le temps avec une équipe et un peu de moyens pour installer un nouveau projet.

Ce nouveau projet, je l’ai écrit forte de mon expérience professionnelle passée et aussi dans l’idée qu’il fallait réinterroger le fonctionnement de nos institutions culturelles et leur positionnement dans la société. Après avoir dirigé pendant 10 ans le Festival d’Avignon avec Vincent Baudriller, je souhaitais pouvoir me confronter au quotidien de la vie d’un théâtre, m’occuper d’un lieu qui puisse accompagner la création et qui soit inscrit dans un territoire populaire.

Je suis en effet convaincue que c'est là que ça se passe, que l’avenir est dans ces territoires populaires, inventifs, cosmopolites, abritant le monde et la jeunesse. Si une « nouvelle vieille Europe » - pour reprendre une expression de Derrida - peut advenir, c’est là qu’elle va éclore, débarrassée de la peur qu’elle éprouve devant les deux figures d’avenir que sont sa jeunesse et l’autre.
Une Europe et une France que j’appelle depuis toujours de mes vœux, capable de non seulement de défendre les valeurs des droits de l'homme mais aussi de les partager. Dans ce pari quasi pascalien, les théâtres publics ont un rôle essentiel à jouer. Pour cela il faut avoir le courage de les repenser, comme un prélude à repenser nos sociétés.

Je suis frappée de voir, depuis plusieurs années, à quel point nous sommes, dans le paysage institutionnel public, sur la défensive, assignés à légitimer sans cesse notre existence, à justifier le fait que nous ne coûtons pas si cher, frappée de voir au fond combien nous sommes nostalgiques d’un temps où personne ne semblait remettre en cause notre utilité, où le politique était toujours cultivé et nous comprenait…
Force est de constater qu’il ne suffit plus de faire des spectacles magnifiques et que le caractère de service public de nos lieux n’est plus manifeste. Sans se lamenter, tranquillement, il faut penser ce qu’est un théâtre public de demain, contemporain et populaire… pas de déploration mais des actes, des tentatives, des amitiés… du lien.

Prenons en charge l’héritage de toute l’histoire de la décentralisation issue d’une politique culturelle publique ambitieuse… pas de tabula rasa, mais construire en conscience de cet héritage qui est plutôt formidable, sans être écrasé par lui.

Et aussi savoir combien le monde change vite que cela nous plaise ou non.

L’expérience du Festival d’Avignon, où la figure de Vilar peut être si stimulante ou se transformer en statue du commandeur, m’aide considérablement. De Vilar, je me nourris de cette belle idée du « théâtre populaire comme utopie nécessaire » et cherche toujours ce que serait sa traduction aujourd’hui : un théâtre de grande mixité sociale et de métissage culturel.

La MC93 est une aventure particulière, elle a pu dire quelque chose du monde et incarne la réussite d’un projet artistique fort, international.

Cependant, comme me l’a fait remarquer André Mondy qui a eu un rôle clef dans le développement de cette maison, il faut la réinventer en tenant compte du fait que le monde qui a présidé à sa naissance a disparu.

Tout au moins sa représentation : celle d’une classe ouvrière homogène qui a fait place à l’apparition des communautés et à la forte présence des religions ; l’idée par exemple que le peuple doit se préparer, notamment en se cultivant, à diriger le pays peut sembler dérisoire aujourd’hui. Il nous faut affronter désormais une progressive disparition des corps intermédiaires comme de la confiance dans l’action publique. La lutte contre les inégalités n’apparaît plus être une priorité.

Voici brossé à gros traits le tableau du contexte - très subjectif je l’admets - mais c’est l’exercice du témoignage qui veut cela.

Je voudrais maintenant partager avec vous quatre de mes préoccupations. J’ai du temps pour réfléchir, c’est un luxe dont j’ai conscience. C’est en partageant les pensées qu’elles s’élaborent, c’est en confrontant les expériences qu’elles se transforment en actes.

  • Les droits culturels

Cette notion est de plus en plus présente dans les débats, à tel point que je crois nécessaire de s’en saisir, et de se l’approprier de manière critique et ainsi contribuer à sa définition et mise en œuvre. Par ailleurs, la démarche est stimulante.

Je vous lis un extrait de la déclaration de Fribourg datant de 2007 qui pose une définition de cette notion :
«….les droits culturels sont à l’égal des autres droits de l’homme une expression et une exigence de la dignité humaine ; (…) Le terme « culture » recouvre les valeurs, les croyances, les convictions, les langues, les savoirs et les arts, les traditions, institutions et modes de vie par lesquels une personne ou un groupe exprime son humanité et les significations qu’il donne à son existence et à son développement. »

L’intervention publique se légitime par les enjeux culturels publics qui sous-tendent une politique culturelle publique : aujourd’hui, nous partageons tous celui qui consiste à fabriquer le patrimoine de demain à travers la création de grandes œuvres, le cœur de notre mission … et cependant il semble souvent insuffisant.

La réflexion sur les droits culturels nous permet d’ouvrir des pistes complémentaires, par exemple « la culture peut permettre de faire société ensemble », ce qui serait un enjeu suffisant pour lui donner le caractère d’un bien commun. Si c’était cela qui était notre mission principale, comment devrions-nous procéder ?

Quelles sont nos compétences (je pense aux modes de vie par exemple, que pouvons-nous dire ou faire sur le sujet pour permettre à plusieurs modes de vie d’être reconnus et de coexister ?), comment transmettre ou partager ces compétences? Quel est le cadre de notre action ? Quelle réappropriation de nos espaces est possible ? Par qui ? Quels sont les codes qu’il faudrait partager pour les occuper ? Très concrètement pour prendre un exemple très actuel qui fait débat en Allemagne où les théâtres se sont largement ouverts, faut-il y héberger temporairement des migrants?

Une des difficultés des droits culturels réside dans leur définition très large de l’art aux modes de vie. Cet éventail considérable, englobant des notions inhabituelles pour nous, rend complexe leur appréhension concrète.

Il reste à se déplacer, se déprendre des catégories existantes, changer de point de vue, trouver de nouveaux paramètres et gagner en souplesse intellectuelle.

Les droits culturels poussent à penser les relations sur des principes d’horizontalité et donc à favoriser les échanges. Découlant des théories sur les droits humains, il s’agit d'augmenter la capabilité des personnes pour qu’elles puissent négocier une meilleure position pour elles-mêmes dans leur société. Dans le domaine culturel, on peut traduire cela par la capacité de chacun à générer son propre imaginaire. Il n’y a pas de règles pour cela et c’est ce qui en fait tout l’intérêt comme la difficulté. La nécessité est donc de se doter d’endroits d’expériences, nous l’appelons à la MC93 « la fabrique d’expériences ». Il s’agit de dessiner un espace où chacun est tour à tour participant et chercheur, où les projets émanent des artistes, des enseignants, de groupe de spectateurs ou de personnes du champ social. La MC93 met ses compétences et ses moyens au service des questions de la société dans lesquelles le spectacle pourrait être tout ou partie de la réponse (tour à tour outil et art). Cela pose des problèmes inédits en terme d’organisation.

J’ai lancé une large exploration de notre territoire, avec les artistes en résidence, l’écrivain Daniel Conrod, le plasticien Frédéric Nauczyciel et le metteur en scène Nicolas Bigards qui connaît bien les lieux, et aussi en accompagnant les projets artistiques de Stéphanie Aubin et Arnaud Baumann ou encore Wajdi Mouawad. En complément une large prise de contacts est menée auprès des acteurs du champ social auxquels nous demandons comment nous pouvons leur être utile ? Après quelques mois, je peux vous affirmer que le spectacle peut tout à fait être une demande sociale forte, même à des endroits inattendus. Il faut simplement pouvoir l’entendre, dans ses formes les plus diverses.

L’idée que chacun est acteur de sa pratique culturelle ne transforme pas toute personne en directeur d’institution culturelle, ni en artiste. Les droits culturels sont parfois à tort compris comme étant ceux de faire une programmation. Apparaît alors la crainte que l’on aboutisse à un nivellement par le bas, celui auquel mène toujours le fait de répondre au désir de la masse dont on présuppose les besoins et qui menace la liberté des artistes. L’autre crainte est que l’on soit conduit à une relation de consommation à la culture, segmentant les publics à la manière des stratégies marketing pour que chacun soit contenté et trouve son « dû ». Souvent malheureusement nos institutions fonctionnent déjà un peu comme cela, face à notre obligation de plus en plus forte d’atteindre des objectifs élevés de fréquentation. Cette crainte fait aussi écho à notre difficulté à faire face à la structuration communautaire de la société, notamment avec tous les fantasmes produits par la mise en doute de notre modèle d’intégration républicaine. Souvent, nous sommes réellement démunis.

Pensons les droits culturels comme étant la possibilité d’associer des personnes à la réflexion sur les missions et les enjeux d’un théâtre public, lesquels ne peuvent pas se résumer à sa programmation. Je conçois « la fabrique d’expériences » comme une mission majeure de la MC93 mais à côté de la programmation.

Il est possible d’accompagner le spectateur dans la rencontre de ce qui est le plus contemporain, le plus radical, en l’associant au processus de création, en amont, en aval de la représentation, en l’écoutant, lui permettant d’avoir une place dans nos maisons. Les expériences nombreuses que nous avons menées au festival d’Avignon, me permettent d’affirmer que c’est possible avec tout spectacle et tout artiste. Progressivement, les spectateurs eux-mêmes prennent des initiatives et se regroupent. Ainsi est né « le groupe miroir », issu des rendez-vous réguliers avec des artistes que nous organisions tout au long de l’année à Avignon pour qu’ils parlent de leur création en cours. Pour poursuivre l’expérience, j’ai appelé les spectateurs qui souhaitaient être compagnon de la MC93 à nous rejoindre.

Nous avons des alliés : les mouvements d’éducation populaire, les associations du champ social, l’éducation nationale. Nous devons renouer avec eux dans la réflexion, et nous verrons vite que nos préoccupations, nos difficultés et nos joies sont très proches. Le territoire de la Seine-Saint-Denis est riche de multiples associations et d’acteurs militants, encouragés par une politique incitative et ambitieuse du PC, poursuivie par le PS.

Une des difficultés à débattre sereinement des droits culturels est, me semble-t-il, liée à l’écart qui s’est progressivement creusé entre l’éducation populaire et le champ artistique. Ce dernier se sent souvent menacé, parfois à juste titre, par un côté donneur de leçons de certains tenant des droits culturels qui savent ce que veulent les personnes ou déclarent que chacun est artiste. J’avoue comprendre intellectuellement la discorde mais n’ai jamais réussi à me sentir concernée. Mon parcours professionnel a toujours mêlé l’action culturelle à la création artistique, de l’administration auprès d’Augusto Boal, théoricien du théâtre de l’opprimé, au Festival d’Avignon en passant par les rencontres des cultures urbaines du Parc de la Villette, les enjeux sont les mêmes : création et émancipation.

Nous n’avons, me semble-t-il, qu’une crainte à avoir, celle d’être débordés, de ne pas être en mesure de répondre à la multiplicité des sollicitations.

Nous n’avons qu’une possibilité : devenir des lieux de discussions, de controverses et de négociations.

  • L’universel ou que représenter ?

De quelles représentations symboliques notre société peut-elle avoir besoin ? Pour penser, se consoler, trouver des lieux de convivialité, de reconnaissance commune.

Où ailleurs que dans un théâtre pouvoir assumer nos désaccords, et donc nous obliger à nous écouter, ne pas évacuer « les sujets qui nous ressemblent mais ne nous rassemblent pas » (Dieudonné Niangouna) ?
Pendant mes deux années de chômage, j’ai eu la joie d’enseigner plusieurs fois à de futurs responsables culturels, à des artistes, à d’autres étudiants. Une chose m’a frappée : pour eux la question de l’universel n’était pas du tout centrale comme elle pouvait l’être pour moi, Dans l’univers anglo-saxon, la société comme nos publics, est pensée divisée en community à laquelle correspondent des attentes spécifiques.

Que nous soyons obligés en occident, après tous nos renoncements et les concessions que nous avons bien pu faire sur nos valeurs universelles, de considérer que la vision occidentale n’est plus la seule vision dominante est un fait. Notre universel est souvent vécu comme néo-colonialiste et il faut savoir l’entendre. Pour autant renoncer à l’idée que l’humanité pourrait s’accorder sur des valeurs et des utopies communes m’est impossible.

Ainsi, me semble-t-il, nous pouvons penser nos théâtres, sur nos plateaux et dans nos salles, comme des endroits où se discute et se forge un « universel » en permanente évolution. Ce dernier serait inscrit dans un paysage mental mondial, où l’apport culturel de chacun, fort de son histoire, de sa mémoire, de ses traditions et de son trajet contribue à construire une représentation symbolique commune.

Il faut alors parler de la diversité. Revenue habiter en région parisienne, qui plus est en Seine-Saint-Denis, après 11 ans d’absence, je ne peux qu’être attentive à ce que la France qui y vit est une France monde et multicolore. Or dans nos salles comme sur nos plateaux, force est de constater qu’elle ne s’y retrouve pas. Et que donc nous manquons à représenter la richesse de sa diversité et, me semble-t-il, à penser la complexité de notre monde.
Il y a aussi, ce que l’auteur Lazare appelle « les récits manquants », ceux que l’on n’entend pas. Ceux qui manquent consciemment à une partie de nos concitoyens car leur histoire n’est pas racontée, ceux qui manquent inconsciemment aux autres car ce manque n’est pas partagé. L’un de ces récits les plus évidents est celui de la colonisation. Les classes populaires sont trop peu souvent présentes et, mis à part chez Horvàth, trop souvent assignées à la question du travail. De fait, sociologiquement, aujourd’hui, les questions de diversité et de classe populaire sont étroitement mêlées.

Je crains qu’il ne faille, après avoir prêté attention à ce que les femmes soient plus présentes et mieux produites, continuer d’interroger la représentation de la société que nous donnons. Il y a heureusement de multiples initiatives sur le sujet et une prise de conscience qui se fait. Nous sommes poussés par la jeune génération pour qui, notamment, la diversité ne fait plus signe dans les distributions.

En troisième point, j’aurais voulu aborder la relation aux artistes et leur place nécessaire au cœur de nos maisons. Ceux qui me connaissent, savent combien cette question m’est chère. Faute de temps, je vais devoir l’éluder.

  • L’évaluation

Je dois rédiger un COM, contrat d’objectifs et de moyens, liant la scène nationale MC93 avec ses différents financeurs publics. L’exercice est passionnant et difficile car je souhaite y définir nos missions, sans les figer, qu’elles puissent être l’objet d’expériences, de discussions avec le politique et les usagers (spectateurs, artistes, enseignants, citoyens…). Il faut aussi penser de nouvelles manières de les évaluer. Cette question de l’évaluation a fait l’objet d’échanges très constructifs avec les élus de la FNCC à partir de 2006 et de plusieurs rencontres publiques à Avignon. Les élus sont donc prêts à en discuter. Je ne suis pas certaine que, de notre côté, nous ayons déjà élaboré des critères et des méthodes à leur proposer.

Voilà mon témoignage, le souhait de partager ces questions avec vous, de les mettre en débat, en palabre.

« Si vous ne pouvez réaliser votre rêve, c’est que vous l’avez mal pensé » dit Théodore Monod, et si le rôle du théâtre était celui de nous aider à penser nos rêves ? Une chose est sûre : il nous faudra du temps.

Je vous remercie de votre écoute.

Hortense Archambault