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Magazine

« Toujours aller à la rencontre »

Tous ces artistes réunis pour la saison de la MC93 prouvent qu’il suffit parfois d’un geste, d’un mot pour redonner vie et humanité aux oubliés d’hier et d’aujourd’hui.

Jean-François Perrier, Juin 2016.

 

« L’enfer c’est les autres » 


Jean-Paul Sartre en 1943 ne pouvait imaginer que cette phrase deviendrait aujourd’hui comme un raccourci caractérisant les fantasmes d’une bonne partie des populations européennes face à ce qui est considéré comme une invasion dangereuse menaçant les fondements mêmes d’une civilisation plus ou moins mythique, d’un art de vivre plus ou moins imaginaire. Réveillant les pires traditions d’un nationalisme nauséabond, un discours de haine et de rejet s’est insinué, détruisant les barrières qui depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale semblaient protéger contre un retour des démons, justifiant a posteriori la prédiction brechtienne d’Arturo Ui :

« Le ventre est encore fécond, d’où a surgi la bête immonde. »


Dans le déferlement d’images et de mots plus ou moins incontrôlés et incontrôlables qui inondent tous les écrans médiatiques, le théâtre apparaît comme le lieu d’un possible et souhaitable moment d’arrêt, de pause, de réflexion, de partage. C’est ce moment que propose Guy Cassiers dans son adaptation du roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes, pour tenter de comprendre le cheminement intérieur qui amène un homme banal à devenir le complice actif d’un génocide sans commune mesure. Comment est-il possible à un homme, que rien ne prédisposait à partager la monstruosité de l’extermination, d’entrer dans un système de déshumanisation permettant de ne plus avoir de jugement moral ?

Question essentielle, à réponses multiples sans doute, que pose aussi Primo Levi dans ses entretiens avec Ferdinando Camon en l’élargissant à presque tout un peuple qui s’est aveuglé plus ou moins volontairement : « Pourquoi les Allemands ontils accepté Hitler ? J’ai beaucoup lu de livres, dont certains dus à des historiens illustres, et je trouve que tous ont baissé les bras devant ce problème, celui du consentement massif de l’Allemagne ». Pourquoi encore, plus généralement, les peuples européens ont laissé passer ces trains de wagons à bestiaux où s’entassaient les millions de migrants forcés, de déracinés qui ont parcouru des milliers de kilomètres, traversant gares, villes et campagnes ?

Cette violence du déracinement, de l’exil, du massacre, nous la vivons au quotidien dans notre Europe du XXIe siècle.


Nous les croisons jour après jour dans les rues, nous croisons les regards de ces enfants, de ces femmes, de ces hommes anonymes, nous les regardons en images sur nos écrans mais les entendons-nous ? Une fois encore, c’est la force du théâtre de nous obliger à les écouter car en leur redonnant leurs caractéristiques d’hommes doués de pensées, de paroles et d’actions, en les faisant redevenir des individus et non plus un petit élément au milieu d’une masse informe ou uniforme, il permet la prise de conscience et le partage.

Humains au riche vocabulaire. C’est ainsi qu’ils apparaissent dans l’écriture démesurée de Dieudonné Niangouna qui propose avec Nkenguegi de parcourir le chemin de ces migrants qui ont envahi la Méditerranée sur des radeaux de fortune, cette Méditerranée qui depuis les temps les plus anciens a connu les traversées dangereuses, les épopées tragiques pour tous ceux qui fuyaient les guerres, les persécutions ou la misère. Depuis Euripide et ses Héraclides, ces enfants d’Héraclès poursuivis par la haine de Sparte, le théâtre a su témoigner de ces tragédies, redonnant une parole à ceux que l’on voudrait muets et suppliants, éternelles victimes quémandant une aumône. Pour les Grecs du monde ancien, ils étaient de véritables héros luttant contre l’adversité à l’égal d’Ulysse retournant dans sa patrie au prix de mille et une épreuves. Les mots de Dieudonné Niangouna provoquent l’émotion, empêchent l’oubli, obligent à entendre pour refuser la complicité ou l’impuissance.

Paroles aussi de ceux qui ont survécu et s’entassent dans les camps d’hébergement, dans les camps improvisés en attendant de pouvoir rejoindre ce qui leur apparaît comme un monde de liberté possible. Rendre une parole qui n’est pas que de plainte et de sanglots contenus, comme celle d’Aiat Fayez dans son texte Angleterre, Angleterre qui convoque l’humour en nous confrontant à ces passeurs qui exploitent plus miséreux qu’eux. Rire parce que l’homme est aussi fait de ça, même dans les moments les plus tragiques. Rire comme les enfants des camps qui résistent en jouant, qui rient même avec des yeux remplis de tristesse. Toujours cette volonté de rendre humains et proches ces femmes et ces hommes à qui l’on refuse une identité individuelle.

L’ignorance est aussi une violence.
 

C’est ce que semble dire tous ces artistes qui refusent de regarder ailleurs pour ne pas voir, qui, chacun à leur façon, en fonction de leur propre histoire et de l’endroit d’où ils parlent, donnent des corps et des voix à ces proscrits qui risquent l’oubli, perdus en mer, perdus sur terre, devenus de simples images qui s’effacent les unes les autres au gré des événements. Le théâtre, c’est le passé au présent bien sûr, mais c’est aussi le présent plus présent grâce à la fiction. Une manière unique de traverser les temps mais aussi une manière unique de s’arrêter dans notre Aujourd’hui pour quelques minutes ou quelques heures. Une manière unique de raconter, de donner vie, de faire un focus, comme celui de Salia Sanou circulant dans un camp de réfugiés au Burkina Faso où résident 35 000 maliens, travaillant avec eux, en leur donnant le plaisir de prendre la parole en se mouvant, en reprenant possession de leurs corps, provoquant un choc salutaire, une sorte de réanimation. Quand, à partir de cette expérience, il construit un spectacle, Du désir d’horizons, il nous permet de ressentir violemment la frustration de ces corps qui voudraient se jeter dans le monde, de ces corps empêchés, brimés qui expriment l’envie de cet ailleurs auquel ils aspirent. Nous ne sommes plus au Burkina Faso, nous sommes partout où, comme l’écrit Nancy Huston il y a : « Les gens à peine gens, tous frappés d’immobilité, de stupeur, d’irréalité, plongés dans le noir et le silence, incapables de bouger parler voir... ».

Tous ces artistes réunis pour la saison de la MC93 prouvent qu’il suffit parfois d’un geste, d’un mot pour redonner vie et humanité aux oubliés d’hier et d’aujourd’hui. Tous pourraient reprendre à leur compte l’ultime phrase prononcée par le personnage de Nova dans la pièce de Peter Handke, Par les villages : 

« Allez éternellement à la rencontre ».


Jean-François Perrier, Juin 2016.