Le
standard idéal
Chacun connaît l’engagement international de notre
théâtre et le travail continu mené avec
des artistes comme Sellars, Dodine, Wilson, Castorf, Marthaler,
Baryshnikov, Bieito, Schilling, McBurney et bien d’autres.
Que le théâtre français soit sans cesse
confronté à d’autres théâtres,
d’autres traditions, d’autres langues, c’est
le sens de cet engagement et c’est cette confrontation
qui crée la vitalité de l’art du théâtre.
Peut-on imaginer un seul instant la suppression des rayons
de littératures étrangères dans les librairies
ou les bibliothèques, le retrait des toiles d’artistes
“étrangers” des musées et des galeries,
un cinéma 100% national ? Peut-on imaginer la danse
en France sans sa rencontre, il y a un siècle avec
le Ballet Russe et il y a plus d’un demi-siècle
avec l’Amérique ?…
Un jour, en Russie, l’écrivain Serge Kaliédine,
l’auteur de Stroïbat (Bataillons de Construction)
dont Lev Dodine tira son célèbre Gaudeamus,
m’invita dans son nouvel appartement non loin de la
Gare de Biélorussie. Il me fit faire le tour du propriétaire
puis me posa cette question saugrenue qu’on m’avait
d’ailleurs posée plusieurs fois dans la Russie
de la fin de l’URSS : “quel est le standard
en France ?”.
Kaliédine voulait comparer, savoir si son nouvel appartement
et les fournitures qui allaient avec étaient comparables,
compatibles avec le “standard français”
!
Je fus pris de court. Quel pouvait bien être cet hypothétique
standard idéal vers lequel chacun d’entre nous,
russes, français, devions tendre ?
Le standard idéal ! Étrange concept sur lequel
les Soviétiques avaient planché sans relâche
: du trois pièces standard consacrant le rêve
de toute une vie de prolétaire à la possession
de la mythique automobile Jigouli en passant par le carillon
marquant les heures sur Radio Moscou sur l’air de Il
est revenu le temps du muguet...
Comme quoi, l’incontournable horizon du socialisme n’était
dans le fond pas si éloigné des idéaux
de la société de consommation dont les premières
réalisations, à la fin des Années Cinquante,
s’inspirent au moins autant du Rêve Américain
que du style “Cosmos” de la fin des Années
Khroutchev.
Dans Lettre de Staline à ses enfants (de l'est
et de l'ouest) réconciliés, Raoul Vaneigem
disserte avec brio et humour sur cette confusion entre électroménager
et histoire, thèse plus crédible que celle de
Francis Fukuyama sur la fin de l’histoire et l’incontournable
horizon du libéralisme (le standard idéal en
Big Brother).
Le théâtre, le standard idéal, l’histoire,
le marché et le socialisme : les combinaisons peuvent
être infinies. Ajoutons que la définition du
standard implique un modèle, un objectif, un plan qui
seront différents selon que l’on est Berlinois
de l’Est ou de l’Ouest, Suisse de gauche, Anglais,
Catalan ou Magyar ayant moins de trente ans et ayant une très
brève expérience des démocraties populaires.
On a parfois l’impression que le théâtre
selon Fukuyama a fait recette et que l’histoire collective
n’a plus grand intérêt.
À Berlin, tout concourt à une dynamique du théâtre.
La dynamique que continue de créer la confrontation
de l’Est et de l’Ouest de la ville, le caractère
épique de cette confrontation. Le fait que Berlin soit
le lieu de confluence des grands courants du XXème
siècle, que la ville fut à la fois un univers
clos (par le mur), divisée (en secteur avec Checkpoint
Charlie), qu’elle fut, plus que partout ailleurs le
point de rencontre de l’Amérique et de la Vieille
Europe dans laquelle il faut inclure l’ex-Union Soviétique.
À Berlin, la multiplication des standards liée
à la multiplication des modèles, des histoires,
brouille les pistes et fait marcher le théâtre
sur les traces d’une internationale de l’Art où
l’histoire collective peut s’écrire à
nouveau.
De Berlin à la Mittleuropa, ballottée entre
un passé inachevé et des lendemains qui déchantent
au souvenir de la guerre d’Espagne racontée par
l’homme de 1984 de George Orwell, le standard
idéal rassemblera des artistes qui tentent, chacun
à leur manière, d’exprimer (plus que d’interpréter)
l’histoire dont nous sommes tous les acteurs.
Patrick Sommier
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Renseignements
:
Le Standard idéal
Du 11 mars au 16 avril 2004
dans toutes les salles de la MC93 Bobigny
Colloque :
Le Théâtre dans la vieille Europe/
Theater im alten Europa
les 12 et 13 mars 2004
Réservations :
01 42 60 72 72
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