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Magazine

Bobigny / Ouagadougou / Le Caire

Les trois organisateurs du Quartier Général

La MC93 devient un « Quartier Général » imaginé avec deux festivals : Les Récréâtrales de Ouagadougou dirigées par Aristide Tarnagda et le D-CAF créé par Ahmed El Attar au Caire. C’est l’occasion, à travers la présence d’artistes de plusieurs langues et pays (Algérie, Bénin, Burkina Faso, Congo, Côte d’Ivoire, Égypte, Mozambique, Sénégal) de montrer la diversité de la création contemporaine du continent. Une expérience de coopération artistique qui déplace le regard européen et contribue à penser la « mondialité » de demain.

 

Pouvez-vous nous exposer pour la MC93 : la genèse du projet et le choix de vos deux partenaires ?

Hortense Archambault : La proposition de la commissaire N’Gone Fall de structurer la Saison Africa2020 à travers le principe de QG et de concevoir ces QG avec des partenaires du continent africain m’a séduite. J’ai par ailleurs une connaissance des acteurs du théâtre du continent africain, grâce à mon expérience à la tête du Festival d’Avignon et plus particulièrement grâce au compagnonnage fécond avec Dieudonné Niangouna, qui fut artiste associé de l’édition 2013. Cette première expérience de coopération artistique m’a conduite à regarder le monde d’un point de vue africain. J’ai ainsi pu percevoir l’extraordinaire richesse que ce déplacement peut procurer, une fois retrouvé mon point de vue européen, pour participer à penser la « mondialité » de demain, pour reprendre un terme de Patrick Chamoiseau. J’ai été frappée en rencontrant les acteurs culturels du continent africain de comprendre comment la grande vitalité artistique du continent reposait surtout sur des initiatives individuelles d’artistes qui proposent et déploient des projets prenant la place d’une politique culturelle souvent inexistante. Je souhaite que notre participation à la Saison Africa2020 puisse rendre hommage à leur courage et leur ténacité, à leur sens des responsabilités qui font que la transmission, l’encouragement des jeunes artistes, tout comme l’implication des habitants sont au cœur de leurs projets. Ils ont été et sont encore inspirants pour moi. Le continent est constitué de plusieurs blocs culturels qui ne communiquent pas forcément ensemble mais sont désireux de le faire. Nous avons construit notre QG avec deux partenaires du continent africain. Ce sont à mon sens, en matière de théâtre, les deux festivals les plus installés du continent et qui peuvent inventer et porter des projets ambitieux. Ils ont par ailleurs développé chacun des actions très inventives dans leur rapport au public. Ils ont un rôle fondamental de transmission et favorisent l’émergence d’artistes dans leur région géographique. Ils ont la capacité de repérer et d’accompagner des artistes et ils sont internationaux. Enfin, j’ai envisagé sereinement une véritable coopération à trois car j’ai eu l’occasion de programmer par le passé les deux artistes qui en assument la direction artistique. Il s’agit de deux auteurs et metteurs en scène : Ahmed El Attar, fondateur et directeur du festival D-CAF (Downtown Contemporary Arts Festival) du Caire (Égypte) et Aristide Tarnagda qui est le directeur artistique des Récréâtrales de Ouagadougou (Burkina Faso).

- Pour le festival D-CAF du Caire : vos activités ?

Ahmed El Attar : Le festival D-CAF a été créé en 2012. C’est un festival annuel d’une durée de trois semaines qui a lieu au centre-ville du Caire, au printemps, avec des spectacles de danse, de théâtre, des concerts, des expositions, de l’art visuel, des spectacles de rue, des conférences, des workshops… Il y a entre soixante et quatre-vingt-dix événements par an pendant ces trois semaines. L’idée c’est de montrer exclusivement de la création contemporaine venant de partout dans le monde avec une place pour les artistes égyptiens.

Depuis 2014, on a créé en outre une plateforme qui s’appelle The Arab Art Focus (le focus arabe) qui se déroule pendant D-CAF, une année sur deux, sur un long week-end de quatre jours, avec uniquement des projets du monde arabe, majoritairement du théâtre et de la danse mais aussi des concerts et des conférences autour de la création contemporaine, de la production, de l’écriture, etc. Le focus arabe c’est comme un marché : on invite des programmateurs du monde entier, ce sont des créations contemporaines qui n’ont jamais été jouées ou alors uniquement dans leurs pays d’origine, donc il y a un intérêt des programmateurs internationaux à venir.

Nous avons repoussé D-CAF cette année en octobre à cause du Covid, on est toujours dans le flou sur ce qui va se passer ou pas mi-octobre. En revanche, le focus arabe a été repoussé d’ores et déjà à l’année prochaine.

- Pour le festival Récréâtrales de Ouagadougou : vos activités ?

Aristide Tarnagda : Le processus des Récréâtrales est un espace panafricain d’écriture, de création, de recherche et de diffusion théâtrales. Il s’articule en trois étapes : recherche-formation, création-production et diffusion. Il a lieu tous les deux ans, de février à novembre, au Burkina Faso, dans la ville de Ouagadougou. Il réunit plus de cent cinquante artistes, auteurs, metteurs en scène, scénographes et comédiens, autour de résidences artistiques organisées à Gounghin, au sein des cours familiales de Bougsemtenga, un quartier populaire d’importance historique. La rue 9.32, hôte des Récréâtrales, accueille pour l’occasion une scénographie urbaine longue de six cent dix mètres. Le festival a pour objectifs de multiplier, consolider, professionnaliser et diversifier les démarches créatives de la scène théâtrale africaine contemporaine tout en favorisant le développement économique et social du quartier d’implantation du projet. Le festival favorise un dialogue ouvert au sein de la communauté et permet l’engagement, la reconnaissance et la responsabilisation des citoyens. Les Récréâtrales génèrent des avantages à court et long terme pour le quartier et la ville à la fois. Les Récréâtrales donnent aussi aux familles habitant Bougsemtenga toutes les responsabilités liées à l’accueil, à la billetterie et à la sécurité pendant la Plateforme festival.

Comment avez-vous accueilli l’idée du QG Africa2020 ? Quels sont pour vous les enjeux de cet événement ?

Hortense Archambault : Les enjeux sont nombreux pour la MC93. S’inscrire dans la Saison Africa2020 est en cohérence avec notre projet d’ouverture à notre territoire. La forte présence d’une diaspora du continent africain dans le département de la Seine-Saint-Denis permet de mobiliser des associations et des personnes ayant un intérêt pour les ponts entre le continent et la France. Le théâtre du continent est parfois appréhendé avec un regard européen qui peut s’avérer condescendant. Je crois que c’est lié à un défaut d’accompagnement, à la fois du côté des artistes, notamment pour des raisons de moyens techniques qui contraignent les esthétiques dans un développement souvent sommaire, et du côté des spectateurs qui n’ont pas forcément les codes ou références nécessaires. Si le continent est souvent salué pour la musique, la danse et plus récemment les arts visuels grâce à de nombreuses expositions, le théâtre contemporain reste, à mon sens, pas assez connu ni diffusé. Enfin c’est un défi d’imaginer une forme festivalière d’occupation de l’ensemble de la MC93 sur une dizaine de jours.

Ahmed El Attar : Nous avons très bien accueilli le projet. Nous essayons toujours de nous ouvrir au monde en général. Aujourd’hui on voit que le monde se referme sur lui-même, que ce soit lié au virus Corona ou à d’autres raisons, la tentation de refermer les frontières, les cultures, de se barricader derrière des concepts et des convictions se renforcent depuis le début du xxie siècle. Comme tous les autres opérateurs culturels et festivals, nous essayons d’ouvrir les portes. Travailler avec la MC93 est très important pour nous, nous avions déjà collaboré sur ma dernière création, c’est une grande maison en France, en Europe, une plateforme importante mais je dirais surtout : les maisons ne valent rien sans les têtes pensantes derrière, c’est aussi la présence d’Hortense, sa vision des choses qui nous intéresse et qui nous accroche. Concernant le lien avec Ouagadougou c’est encore plus important parce que les liens avec la France se font automatiquement du fait que moi je suis francophone et aussi parce qu’il y a des financements qu’on peut obtenir pour nos productions, par contre en ce qui concerne l’Afrique c’est beaucoup plus compliqué, même si on est dans le même continent. Le lien que la MC93 établit entre nous est donc crucial. Récréâtrales est un festival important dans le continent africain, c’est un modèle très particulier et très inspirant et aussi une opportunité pour nous pas seulement de collaborer avec Ouagadougou et le Burkina mais aussi avec le reste de l’Afrique à travers cet événement en France et à travers la connexion qu’on a ainsi créée. Nous fonctionnons aussi comme une plateforme pour les jeunes artistes égyptiens et cette collaboration dans ce contexte est très importante parce qu’elle permettra peut-être à des artistes africains et égyptiens de se rencontrer, de travailler ensemble, que ce soit ici ou ailleurs.

Aristide Tarnagda : J'ai accueilli l'idée du QG avec enthousiasme et soulagement. Cette saison est ouverte à toute l'Afrique et à plusieurs disciplines. Or nous savons tous que le continent est vaste, diversifié et regorge de talents. Le QG permettra qu'on prenne un minimum de temps pour faire voir, entendre et partager à minima cette diversité. Le QG favorisera la transversalité des propositions artistiques et la rencontre des publics. Il me semble important que l'on réussisse à faire résonner les voix/voies singulières de l'Afrique. Que ses esthétiques, ses arts, ses danses, ses pensées poétiques et philosophiques dans leur amplitude et leur complexité puissent circuler et être partagés.

Comment cela s’est-il organisé ?

Ahmed El Attar : Nous nous sommes réunis à Paris et à Ouagadougou, nous devions nous réunir au Caire mais cela n’a pas pu se faire malheureusement à cause de l’épidémie Covid. Moi je pense que l’idée de faire ces réunions et d’effectuer ces déplacements était très importante et je suis reconnaissant à l’Institut Français d’avoir permis cela parce qu’une collaboration de cette ampleur nécessite une connaissance de l’autre. Aristide et moi connaissions chacun très bien la MC93 mais nous ne connaissions ni le contexte, ni les lieux l’un de l’autre, ces réunions ont permis un regard plus approfondi sur la programmation à venir et sur le genre de collaboration que l’on pouvait avoir.

Concernant la programmation, pour moi et je pense aussi pour Aristide et Hortense, l’important c’est de présenter la face contemporaine de la création arabe ou africaine mais aussi la diversité : qu’est-ce qu’une création africaine ? Cela peut être un africain qui vit en France ou en Allemagne ou une collaboration entre des artistes africains et d’autres. Cette flexibilité de la définition répond aussi à ce qu’est pour moi aujourd’hui l’identité.

À travers l’exposition partagée par le QG à Bobigny et dans les deux festivals en Afrique, pensez-vous qu’un regard panafricain puisse émerger ?

Hortense Archambault : Les circulations sont toujours passionnantes, elles permettent souvent de déconstruire des préjugés. Finalement, plus qu’un regard panafricain, peut-être qu’émergera un regard multiple dont la diversité ne sera pas géographique.

Ahmed El Attar : Je pense qu’il Les existe déjà un regard panafricain, qu’on n’a pas besoin d’une exposition

pour le créer. Je veux dire : moi je me sens africain, je sais que je suis égyptien mais je suis aussi africain. Quand je suis en Afrique, il y a des codes culturels qui me sont naturels : comment les gens se comportent dans l’espace public, entre eux, pour moi c’est très similaire à l’Égypte, à la Tunisie, au Maroc, ce rapport à l’autre et à l’espace public qui est assez différent de l’Occident. Ce panafricanisme, chaque fois que je vais dans un pays africain, que ça soit un pays arabe du Maghreb ou un pays de l’ouest africain, je le ressens, comme un rapport inexplicable. Mais les relations culturelles ne sont pas à la hauteur de cette réalité de terrain. Et dans ce cas le genre d’exposition qui est partagée joue un rôle important non pas pour créer des liens mais pour les mettre en valeur à nouveau. Aristide Tarnagda : Il est important que les regards se croisent, se nourrissent, se soutiennent pour se reconnaître les uns dans les autres. Si le panafricanisme c'est la coexistence des différences alors oui.

Quels souhaits formuleriez-vous concernant les échanges culturels entre l’Europe et le continent africain ?

Hortense Archambault : Aujourd’hui, dans notre monde complexe, la tentation du repli sur soi est très forte. Or, l’Afrique est un lieu de pensée et d’art qui nourrit ma propre réflexion. Avec le QG, je crois que nous serons nombreux à nous y intéresser davantage.

Ahmed El Attar : Il y a deux volets : Premièrement soutenir la création africaine car la plupart des pays africains n’ont pas les moyens ni les structures pour le faire. C’est très important de soutenir la création contemporaine, que ça soit sur place en Afrique ou par la diffusion en Europe, car la culture et l’art font partie intégrante du développement. Or le développement de l’Afrique, dans mon opinion, a vraiment échoué les cinquante dernières années, depuis l’indépendance des pays africains, il faut donc réfléchir autrement en intégrant la culture et l’art au cœur des modèles de développement. Surtout quand on voit qu’aujourd’hui une grande partie de l’Afrique subsaharienne est envahie par l’extrémisme. En outre, la diffusion d’artistes africains en Europe leur permet, une fois de retour chez eux – et cela est confirmé par maintes expériences – de créer des lieux de répétition, des lieux de création, pour soutenir les nouvelles générations. Deuxièmement soutenir les échanges africains-africains. Je sais que cela peut sembler hors du cahier des charges de l’Europe mais il faut regarder le prix que tout le monde est en train de payer pour combattre le terrorisme, la pauvreté, tous les maux des sociétés africaines qui sont partagés. Et il ne s’agit pas que de l’Afrique subsaharienne, même l’Égypte, bien sûr à des niveaux différents, est concernée. C’est grâce à l’Institut Français que j’ai pu aller à Ouagadougou parce que tout simplement c’est beaucoup trop cher de s’y rendre. L’état des échanges artistiques et culturels intra-africains peut se lire aussi dans la situation des transports aériens : pour aller du Caire à Ouagadougou il fallait que je passe par Paris ! Ou par l’Éthiopie mais j’aurais dû alors marquer trois escales alors que cela pourrait être un vol direct de quelques heures. Par ailleurs, je sais par des artistes africains que voyager par exemple du Congo à la Côte d’Ivoire s’avère un exploit. Développer les échanges interafricains me paraît très important.

Aristide Tarnagda : Je souhaite des échanges respectueux, lumineux, nourrissants, engageants, passionnants, incisifs… des échanges qui font tourner nos regards vers un horizon commun : celui de la fraternité.

 

Propos recueillis par Tony Abdo-Hanna en août 2020