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Ce qui nous regarde - Entretien avec Myriam Marzouki

MC93 : Qu’est-ce que le théâtre peut apporter à la réflexion sur un sujet qui est devenu un enjeu de société aussi sensible et clivant ?

Myriam Marzouki : Tout d’abord d’envisager cette question autrement  que dans son traitement médiatique, très clivant, souvent outrancier et simpliste. Ma préoccupation était de ne surtout pas jeter de l’huile sur le feu, ne pas chercher à crier plus fort que tous ceux qui se sont déjà emparés de ce sujet. L’intention première du spectacle était de faire un « pas de côté » pour ne pas rester dans les schémas habituels d’analyse, faire entendre une voix plus douce et reconnaître la complexité, la polysémie. Le spectacle ne porte pas sur le voile, la dramaturgie est centrée sur le regard que nous portons sur ce phénomène. Je n’ai pas cherché à expliquer pourquoi certaines femmes se voilent, ce pourrait être le sujet d’un spectacle, mais ce n’est pas celui de Ce qui nous regarde. Nous posons une autre question : qui voyons-nous lorsque nous rencontrons une femme voilée ? Quels affects et quelles mémoires imaginaires cette rencontre suscite-t-elle ?

MC93 : Le théâtre permet-il de sortir du discours médiatique ?

M.M. : Oui, et c’est essentiel. Le spectacle ne répète pas sur scène ce qui est dit ou écrit à la télévision, à la radio, dans la plupart des magazines. Je crois que le théâtre permet d’éviter l’hystérisation, la provocation, l’invective, l’excès. Il permet de faire une pause, de décélérer par rapport aux pensées pulsionnelles, du moins c’est le théâtre que je veux faire, proposer un autre montage des images et des discours. Le théâtre est dans le monde, s’inscrit dans le monde qui l’entoure mais il ne doit pas se contenter de répéter banalement les bruits du monde, il doit au contraire les filtrer de façon sensible. Je voulais vraiment creuser en profondeur, sous la surface médiatique qui se contente souvent de marquer les esprits et de sidérer.

Le voile est devenu le point de départ pour une réflexion sur la visibilité du corps féminin.


MC93 : Le sujet que vous voulez traiter est vaste et parfois sujet à confusion. Avez-vous choisi des axes de réflexion ?

M.M. : Deux axes se sont imposés au cours du travail. D’abord la question du corps féminin, au-delà de la religion : le voile est devenu le point de départ pour une réflexion sur la visibilité du corps féminin, le rapport entre visibilité et émancipation, pour questionner la nudité, l’hypersexualité des images du marketing, les normes incorporées, l’héritage féministe. Ensuite, il y a la question de la colonisation qui s’est peu à peu imposée, en documentant le spectacle. Mais il y a plein d’autres façons d’envisager ce sujet. Le spectacle ne prétend pas à l’exhaustivité d’un travail scientifique, j’assume totalement la subjectivité des angles choisis.

MC93 : L’histoire de la colonisation française rendrait-elle notre rapport à la question du voile plus conflictuel ?

M.M. : Oui, je pense que l’intensité du débat, la polarisation des camps, la récurrence du problème comme spécificité française sont en très grande partie liées à la mémoire toujours douloureuse de la guerre d’Algérie, une mémoire qui ne passe pas car il y a un récit national qui est surtout un récit manquant, tronqué, entre honte, ignorance et douleurs toujours vives. Dans les autres pays européens, on retrouve des débats proches de ceux qui se tiennent en France, mais c’est ici qu’ils sont aussi passionnés, jusqu’à en devenir risibles parfois pour le reste du monde. Ce débat est devenu une sorte de « passion française » dans lequel l’héritage colonial en général, et singulièrement la relation France-Algérie, ont un rôle important. Cela ne détermine pas tous les regards que nous avons sur le voile en France, mais c’est un élément structurant.

Quand on regarde un objet particulier on finit par y voir la société toute entière.


MC93 : Porter son attention sur la question du voile permet aussi d’ouvrir une réflexion plus vaste sur les rapports sociaux en  France ?

M.M. : Je suis très sensible à cette phrase du sociologue Pierre Bourdieu : « Quand on regarde un objet particulier on finit par y voir la société tout entière », et je pense que la question du voile en est un exemple caractéristique. Quand on regarde le tissage des fils qui tressent cette question on constate qu’il donne une certaine image de la société française.

L’idée est d’introduire aussi un peu de trouble dans nos perceptions évidentes.


MC93 : Mais la question du voile qui divise évidemment les Français ne divise-t-elle pas aussi le mouvement féministe ?

M.M. : Il y a eu et il y a encore des débats vifs à l’intérieur des groupes et associations féministes françaises sur le sujet et des positionnements antagonistes se sont affirmés. Je suis très intéressée par ces débats d’abord parce que je me revendique féministe mais aussi parce que cette question du voile pose d’autres questions. Par exemple, à quoi voit-on qu’une femme est émancipée ? Est-ce qu’il y a des signes extérieurs d’émancipation ? Travailler sur le voile permet de découvrir qu’il existe des positions féministes en France, et que le féminisme ne détermine pas a priori une position unique. Il existe des féminismes dans le monde, inscrits dans des histoires, des contextes sociaux, ethniques et politiques spécifiques. Il y a une tendance, amplifiée par les médias dominants, à donner d’abord et surtout la parole à un féminisme blanc et bourgeois qui a parfois du mal à entendre qu’il peut y avoir des manières nouvelles, intelligentes, légitimes, de se saisir des grandes conquêtes et des combats des années 70. Je me sens l’héritière de ces combats, mais je crois qu’il faut aussi demander aujourd’hui ce que nous voulons faire de cet héritage. Le combat féministe pour l’émancipation du corps féminin a par exemple en partie été dévoyé par le consumérisme, le marketing éhonté. Les petites obsessions sur la nudité comme vitrine de l’émancipation des femmes par la mode s’accommodent très bien des violences du capitalisme et des inégalités sociales. L’idée est d’introduire aussi un peu de trouble dans nos perceptions évidentes.

Ce qui nous regarde ouvre différentes perspectives qui sont en tensions entre elles.


MC93 : Ce trouble fera-t-il partie de votre spectacle ?

M.M. : Oui, créer du trouble est une démarche qui m’intéresse au théâtre. Convaincre, convertir à quoi que ce soit, ce n’est pas ce que j’attends d’une œuvre d’art. Mais dans le même temps, aller au spectacle voir quelque chose que je sais déjà, entendre un discours qui conforte toutes mes opinions me semble vain. En revanche, ouvrir d’autres horizons, être déplacé dans quelques certitudes, et représentations évidentes est une démarche que je crois nécessaire. Ce qui nous regarde ouvre différentes perspectives qui sont en tensions entre elles. Il ne s’agit pas de révéler une vérité absolue mais de questionner, de creuser, de ne pas en rester à des pensées-tweet mais de prendre du temps pour exprimer une pensée vraiment ouverte, qui butte aussi sur ses contradictions. Je crois que le pire, moralement, politiquement, advient toujours de la pauvreté de la pensée, la pensée qui ne se confronte à aucun dehors.

MC93 : Pour exprimer cette pensée privilégiez-vous un théâtre qui réunit des formes différentes ?

M.M. : Il me paraît évident que ce sujet nécessitait d’être abordé en utilisant tous les moyens que nous offre le théâtre d’aujourd’hui. Dans le montage que j’ai réalisé avec Sébastien Lepotvin, nous ouvrons des chapitres successifs qui ont des formes différentes en gardant un fil rouge, celui de nos images et imaginaires associés au voile. Nous utilisons pour cela des documents photographiques, vidéos, des extraits de textes de toute nature, nous avons écrit aussi au plus près du plateau, pour les acteurs, avec eux.

Grace Kelly aussi portait souvent un foulard, et pourtant on ne voyait pas une « femme voilée »…


MC93 : Vous questionnez beaucoup notre rapport aux images, en particulier à celles que vous présentez sur scène. L’image n’est jamais neutre et objective ?

M.M. : Une image peut toujours être interprétée et tout regard humain sur une image est en soi, malgré nous, une interprétation, un jugement, une projection d’autres images, d’un complexe d’images dans lesquelles se mêlent savoir, mémoire individuelle, archives collectives, images médiatiques de notre époque, etc. Nous n’avons pas de lecture neutre d’une image. Je suis d’abord partie du principe simple qu’une femme voilée c’est d’abord une femme qui se couvre les cheveux, et qu’à partir de là, on peut déployer un corpus d’images de natures très différentes. Grace Kelly aussi portait souvent un foulard, et pourtant on ne voyait pas une « femme voilée »... Chaque image est située dans un contexte auquel s’ajoute la mémoire que nous avons d’autres images. 

MC93 : Qu’en est-il pour vous du rôle de la religion musulmane, ou des religions monothéistes en général, dans cette volonté de cacher une partie du corps des femmes ?

M.M. : Dès avant les religions monothéistes, il y a des traces de cette volonté de dissimuler des parties du corps des femmes et en particulier les cheveux. Je pense que la responsabilité de la religion dans cette question du voile est évidente, elle est aussi complexe et il y a là des débats théologiques sans doute infinis, qui à titre personnel m’intéressent très peu.  Les textes sacrés sont eux-mêmes plein de contradictions et les exégètes ont souvent du mal à déterminer le sens de ce qui est écrit. Je crois qu’on peut trouver tout et le contraire de tout dans les textes religieux et qu’il n’était pas intéressant pour nous, pour notre propos, d’approfondir vraiment cette recherche à travers les textes sacrés. En revanche travailler sur les images et les représentations, permet de réaliser que ce rapport symbolique à la chevelure féminine est d’une grande complexité, toujours vivante, au-delà de sa dissimulation par le voile. Par exemple, aujourd’hui en France, dans les écoles, collèges et lycées, la quasi-totalité des fillettes et jeunes filles ont les cheveux longs et les garçons des cheveux courts ! Il n’y a pourtant aucun ordre, aucune contrainte objective, mais des normes invisibles, millénaires, totalement incorporées.

C'est par honnêteté que je tiens à dire « d'où » je parle.


MC93 : Vous revendiquez totalement votre subjectivité en parlant de vous et de votre propre histoire familiale dès le prologue du spectacle. Pourquoi ?

M.M. : Pour déminer le débat, faire entendre que je pose mes propres questions, pour faire comprendre que ce n’est ni un évangile, ni un cours magistral que nous proposons. C’est par honnêteté que je tiens à dire « d’où » je parle. Cela permet de mieux entendre ce qui va être dit sans qu’il y ait de parasitage. En affirmant ma subjectivité, cela permet au spectateur de ne pas se sentir contraint d’adhérer à quelque chose qui serait présenté comme une vérité assénée avec surplomb. Je pars du plus intime, sans que le spectacle relève pour autant de l’auto-fiction, pour ouvrir des portes de réflexion que chacun peut emprunter avec moi.

Propos recueillis par Jean-François Perrier en novembre 2016.

La MC93 présente Ce qui nous regarde de Myriam Marzouki, du 24 janvier au 9 février au théâtre L'Échangeur à Bagnolet.