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Magazine

Construction et déconstruction

Entretien avec Phia Ménard autour de Trilogie des Contes Immoraux (pour Europe)

Ce projet qui date de 2016 était-il déjà construit autour d'une trilogie ?

Phia Ménard : Oui dès l'origine le projet qui m'a été proposé par la documenta de Kassel, autour de deux axes « Apprendre d'Athènes » et « Pour un parlement des corps » était construit comme une trilogie de performances. À l'époque la Grèce subissait une tutelle économique extrêmement dure de la Communauté européenne depuis Bruxelles qui nous posait de multiples questions. Cette trilogie n'a pas pu se réaliser aux dates prévues, d'abord pour des questions de diminution de budget de la documenta, ensuite à cause du confinement général. Ce travail a donc été échelonné dans le temps et je peux enfin le présenter dans son intégralité.

Pourquoi ce titre : La Trilogie des Contes Immoraux (pour Europe) ?

Kassel est la ville où résidaient les frères Grimm. Il me paraissait intéressant de faire cette référence. Les contes permettent de parler de sujets difficiles, délicats, en s'adressant à l'imagination, aux symboles, à l'inconscient. Ils dépassent la moralité bien-pensante et quand on les analyse, ils osent dépasser les normes.

Pour quoi « pour Europe » et pas « pour l'Europe » ?

Parce que « Europe » fait référence au personnage mythologique qui porte ce nom. C'est une référence culturelle, et nous portons tous en nous un morceau de cette référence. « L'Europe » en revanche fait référence à cette communauté européenne qui pour nous est devenue économico-politique, gestionnaire, écrasante. Cette Europe-là a entraîné un désamour pour l'idée généreuse d'Europe qui apparaissait comme salvatrice après les catastrophes historiques que le continent a connu au XXe siècle.

Le confinement particulièrement long dû à la pandémie a-t-il modifié ce projet ?

Rien n'a changé par rapport au projet initial et à l'écriture mais sans aucun doute ces confinements ont modifié les interprétations possibles du projet. L'effondrement à la fin du premier épisode, Maison Mère, était lié à l'origine au réchauffement climatique… Aujourd'hui on peut l'interpréter différemment par l'arrivée de la pandémie. L'humanité a toujours beaucoup construit mais il y a toujours eu une grande fragilité de ces constructions pour des raisons différentes selon les situations géographiques, les événements politiques comme les guerres mais aussi selon l'évolution globale des phénomènes climatiques... Un rien peut les détruire si l'on ne prend pas garde.

"Je cherche avant tout à trouver les formes poétiques qui permettent d'aller au cœur des problèmes, de mettre à jour les contradictions qui nous habitent et qui freinent le mouvement vers la justice sociale et l'égalité."

 

Cette trilogie serait-elle alors encore plus une œuvre militante ?

Depuis plusieurs années je me suis engagée sur le plateau pour partager avec le public mes réflexions personnelles sur des thèmes qui sont liés à ma vie, à mon rapport au monde, qui m'importent donc particulièrement. Je n'oublie jamais, par exemple, que je suis issue du monde ouvrier qui a souffert et souffre encore du libéralisme économique ambiant. Homme devenu femme j'ai un regard très critique sur toutes les formes de patriarcat. Mais je ne crois pas faire des spectacles militants pour délivrer une bonne parole. Je cherche avant tout à trouver les formes poétiques qui permettent d'aller au cœur des problèmes, de mettre à jour les contradictions qui nous habitent et qui freinent le mouvement vers la justice sociale et l'égalité. Il est nécessaire sur le plateau de trouver la parole poétique et philosophique qui permet de dépasser les simples constatations catastrophiques, de ne pas être dans une sorte d'amertume victimaire. J'ai beaucoup lu les ouvrages philosophiques publiés pendant cette période des confinements, en particulier ceux de Bruno Latour ou de Paul B. Preciado. La parole des philosophes est aujourd'hui beaucoup plus entendue que dans la période précédente. Nous l'écoutons avec plus d'attention d'autant qu'elle se répand dans les médias dont elle avait un peu disparu.

Dans les deux premiers épisodes de la trilogie, l'architecture joue un grand rôle. Pourquoi ce désir de construire ?

Construire c'est se mesurer avec la matière, avec l'équilibre, avec l 'espace et les volumes. Lorsque j'étais jongleur je me suis confronté aux questions sur l'équilibre. La confrontation entre les corps et les éléments matériels est un des moteurs de mes créations. Il y a une portée symbolique dans le processus de construction et de déconstruction. J'aime la confrontation personnelle avec la matière, j'aime le long processus qui m'a amené, dans Maison Mère, à construire sur scène ce Parthénon de carton, en respectant les dimensions du bâtiment athénien dans le modèle réduit. J'ai aimé le défi de construire une tour de Babel sur le plateau en faisant exploser le cadre même du plateau traditionnel de théâtre.  Ces défis techniques sont bien sûr au service de ce que je veux faire entendre, ils servent à porter un regard sur l'humain, sur la condition humaine, sur nos contradictions, sur les risques de destruction qui nous menacent. Si la civilisation européenne a beaucoup construit elle a aussi subi d'énormes destructions. Il faut s'en souvenir, en parler et partager ces réflexions avec les spectateurs. Le théâtre est le lieu idéal pour ce partage et on doit le défendre dans cette période. J'étais très en colère au moment des fermetures des lieux culturels puisqu'on nous interdisait la rencontre et la transcendance, les théâtres étant des lieux de spiritualité réunissant croyants et incroyants. Ils sont le lieu du débat. C'est ce que je développe dans la troisième partie de la trilogie : La Rencontre Interdite. J'ai le désir de parler de ce que l'écrivaine libanaise Rasha Salti appelle « les dommages collatéraux », tous ces morts, provoqués par l'ultralibéralisme, que nous oublions au gré des images qui se succèdent et s'effacent si vite sur nos tablettes, sur nos écrans. On sait mais on oublie. Il était nécessaire que cette rencontre se passe hors du plateau mais dans le théâtre.

La minutie, la précision indispensable pour réaliser vos constructions sur scène sont-elles une contrainte pour vous et vos interprètes ?

Ces contraintes créent un véritable rituel et demande un investissement personnel considérable pour moi et pour les interprètes. Dans Temple Père, c'est une incroyable actrice qui joue le rôle du maître d’œuvre dirigeant quatre esclaves à qui elle s'adresse en quatre langues différentes. Ils construisent un château de cartes fragile, inhabitable, de plus en plus haut en fragilisant, à chaque nouvel étage, la base de la construction. Il y a bien sûr, comme pour toutes les tours érigées dans le monde, un fort symbole phallique. C'est un peu comme un concours de bites chez les jeunes adolescents. C'est tout un cérémonial qui se développe pendant cette folle construction.

C'est une femme qui a le pouvoir de construire cet énorme phallus ?

Oui à l'image des contradictions de cette société où les femmes peuvent se retrouver complice du patriarcat qui les étouffe et lui permette de survivre. Domination et soumission sont les deux termes qui soutiennent mon propos dans ce deuxième épisode de la trilogie. L'aliénation n'est pas seulement un mot mais une réalité qui rend compte du système libéral fondé sur le couple compétition/exploitation. L'individuel écrase le collectif. Chacun pour soi. C'est violent et destructeur mais cela perdure. Ça n'a plus la violence visible de l'esclavagisme, c'est plus soft mais tout aussi terrible. Pour moi ultra-libéralisme et patriarcat ne font qu'un.

Propos recueillis par Jean-François Perrier

Crédits photo : © Christophe Raynaud de Lage