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Magazine

Contre les gravités du monde

Entretien avec Mathurin Bolze

Quelle est la source de ces Hauts plateaux ?

Il y en a plusieurs : l’envie d’un certain type d’espace, des thématiques liées à des questions vibrantes du moment et des lectures fondatrices qui ont constitué le carburant de notre aventure. Parmi elles, La Supplication de Svetlana Alexievich, un essai consacré à la catastrophe de Tchernobyl dans ses dimensions humaines et pas seulement chiffrées. Mais c’est surtout Le Champignon de la fin du monde d’Anna Lowenhaupt Tsing qui m’a accompagné pendant tout le travail. Cette anthropologue réfléchit sur les possibilités de vivre dans les ruines du capitalisme à partir de l’étude du Matsutaké, un champignon qui pousse au Japon dans les lieux contaminés par l’homme. Ces champignons qui pourraient n’être que des nuisances se transforment en mets précieux, chargés d’une forte symbolique. À travers cela, elle parle de nature, d’organisation humaine et de désir de liberté. Pendant la lecture, je me suis demandé dans quelle mesure nous sommes comparables à ces champignons, aux couleurs et aux saveurs uniques.

Je me suis aussi intéressé aux ruines, suite à un concert auquel j’ai assisté dans les arènes de Nîmes. Ému par la musique, assis sur ma pierre, j’éprouvais une fraternité d’auditeur avec les gens qui, il y a 2000 ans, avaient dû être émus eux aussi dans ce même écrin. Au fond, les ruines nous permettent de penser des continuités de l’humain, tout en nous mettant sous les yeux les changements du temps. M’est alors venue la question : quelles sont les futures ruines que nous produisons aujourd’hui ? Je ne les vois pas dans le bâti, mais plutôt dans nos déchets, notamment les plus durables que sont les déchets du nucléaire.

Comment avez-vous conçu l’espace scénique ?

Le titre, venu très tôt, nous a guidés. Pour moi, il suggère un idéal à atteindre, une altitude à rejoindre et une haute tension. J’avais envie de partir de l’idée d’une déflagration initiale, d’une table rase à partir de laquelle réémergent des strates de vie. Et aussi d’un monde clos duquel on ne puisse pas sortir. D’où ces échelles qui sont comme des portes sans issue, selon des jeux de métaphore dont je me garde bien de donner une lecture ferme et définitive.

Je réfléchis depuis toujours autour des questions de suspension et de gravité. Ces différents plateaux cherchent à créer du mouvement et de l’immobilité par le point fixe. Ainsi sur une plateforme qui bouge, pour paraître immobile par rapport à l’espace, il faut être en mouvement. À l’inverse, si on est immobile, alors on est déplacé. Une poétique naît de ce rapport changé, comme dans le train, entre un corps immobile et un paysage qui défile. En lien avec le thème des ruines, on a imaginé un espace quotidien en contrebas qui contient des choses trouvées dans les dessous et évoque nos parts sombres, la fange, la vie grouillante ainsi que nos petites actions pour rester en vie, en ayant prise sur quelques objets qui nous entourent.

J’avais aussi envie de fumée, je voulais que tout se situe dans les limbes, dans une atmosphère irréelle. Enfin le vidéaste a apporté des images de dévastation suite aux grands incendies récents aux Etats-Unis. Et il a travaillé son image vidéo pour la ruiner. On a avancé comme ça d’image en image.

Et les ombres chinoises ?

Au-delà de la question plastique, le passage au noir et blanc raconte une évolution possible de ce monde mis en jeu : comme on ne sait pas à quoi peut ressembler le futur, on peut enlever des couleurs et arriver à l’os, à travers des silhouettes, elles-mêmes porteuses de plusieurs lectures : ces corps sont-ils robotisés, mécanisés ou est-ce que, pris dans les chutes et le hasard des flux, ils peuvent trouver une concordance ? Avec ce travail sur les silhouettes, il s’agissait de voir comment, dans cette absence de perspective qui est la nôtre, dessiner malgré tout quelque chose qui ne soit pas résolument sombre, qui est peut-être plein de joies, de beaux ensembles possibles, de fraternité.

Comment combinez-vous vos rôles de metteur en scène et d’interprète ?

J’avais envie d’être sur scène parce que j’aime encore bouger et danser ! Samuel Vittoz, qui a travaillé la dramaturgie avec nous, a eu de temps en temps un rôle de regard extérieur sur le travail en cours. Mais je crois beaucoup aussi au regard intérieur pour trouver notre cohérence. Il est très important d’être dans la perception de ce qu’on fabrique ensemble. Et donc partager la scène avec mes compagnons, c’est responsabiliser le groupe dans la traversée qu’est une aventure de création.

De plus, j’ai embarqué sur le trampoline des acrobates dont ce n’est pas la spécialité. La plupart sont acrobates au sol, contorsionnistes, porteurs. Ils ont pratiqué le trampoline dans les écoles, bien sûr, mais dans cette équipe, je suis le seul trampoliniste qui en ai fait un langage. C’est pourquoi c’était bien d’être parmi eux sur scène, pour trouver un vocabulaire commun. On s’épargne bien des commentaires et des discours à être avec.

Que vous permet le trampoline sur ce projet ?

Le trampoline permet un corps particulier, son déploiement dans l’espace en volume, en trois dimensions. J’aime beaucoup la sculpture, qui se regarde de plusieurs points de vue et permet différentes lectures. Mais c’est la première fois que je travaille dans un agencement de deux trampolines. Dans cet espace-là on a fait des essais, avec la lumière et le son. Comment passer d’ici à là, comment faire farandole, comment sécuriser tel saut, etc. Il s’agit de révéler l’expressivité de chacun de telle sorte qu’elle se fonde dans une poétique commune. J’essaie de les guider par les mots, en ouvrant des champs de rêverie. C’est comme ça que le récit s’affine autour d’un parcours physique. 

On sait qu’on ne va pas parler du déclin du monde, car on ne sait pas le faire. En revanche on a des choses à dire sur notre aventure humaine devant la perspective de la catastrophe, sur notre rapport au temps et aux ruines, et à une énergie renouvelée. Il faut faire confiance au corps circassien pour être résistant dans l’exercice de sa puissance : il raconte quelque chose de la lutte contre la gravité ou les gravités, du monde et des lois physiques, qu’il soit jongleur, acrobate, ou grimpeur de corde. Il est toujours à se dire, dans le temps qui le sépare de la chute : qu’est-ce que je peux inventer, qu’est-ce que je peux faire durer ? Qu’est-ce que je peux inscrire comme images ? Ces images sont métaphoriques aussi : être tête à l’envers, être sens dessus dessous, chamboulé, dévasté, renversé… Je trouve mon bonheur dans cette expressivité-là. On peut ainsi traverser des questions graves en étant légers.

Propos recueillis par Olivia Burton, en mars 2020