mc93_icon_1 mc93_icon_10 mc93_icon_11 mc93_icon_12 mc93_icon_13 mc93_icon_14 mc93_icon_15 mc93_icon_16 mc93_icon_17 mc93_icon_18 mc93_icon_19 mc93_icon_2 mc93_icon_20 mc93_icon_21 mc93_icon_22 mc93_icon_23 mc93_icon_24 mc93_icon_25 mc93_icon_26 mc93_icon_3 mc93_icon_4 mc93_icon_5 mc93_icon_6 mc93_icon_7 mc93_icon_8 mc93_icon_9 menu-billetterie menu-calendrier menu-offcanvas menu-participez menu-saison noir_et_rouge_01 noir_et_rouge_02 noir_et_rouge_03 noir_et_rouge_04 noir_et_rouge_05 noir_et_rouge_06 noir_et_rouge_07 noir_et_rouge_08 noir_et_rouge_09 nouveau_symbol_01 nouveau_symbol_02 nouveau_symbol_03 nouveau_symbol_04 nouveau_symbol_05 nouveau_symbol_06 nouveau_symbol_07 nouveau_symbol_08 nouveau_symbol_09 pass-illimite
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies, nous permettant d'améliorer votre expérience d'utilisation. OK

Magazine

Danser jusqu'au bout de ma vie

Entretien avec Régine Chopinot

Après PMP, accueilli en février 2018 à la MC93, comment s’inscrit A D-N dans votre parcours ?

Entre 2009 et 2018, lors de nombreux voyages dans le Pacifique, auprès de cultures issues de l’oralité, j’appréhende que l’art est un tout, qu’il fait partie d’un ensemble indissociable des autres éléments constitutifs de la société. Je passe d’une pensée verticale à une perception horizontale. J’apprends à travailler avec la valeur intrinsèque des personnes, des gens. Sans décor, sans costume, sans technique, mon fonctionnement de création se simplifie et s’allège radicalement. Je travaille avec des personnes qui dansent, chantent, jouent, composent mais pas forcément cataloguées danseurs, chanteurs, acteurs, musiciens. Ainsi, PMP, créé entre 2015 et 2018, A D-N qui verra le jour en janvier 2021 suivi par "top" en février 2022, procèdent tous du même besoin de créer avec l’essentiel, ce qui est irréductible. L’espace, le temps et les personnes.

Pourquoi et comment Alexandra David-Neel ?

Le hasard et l’amitié sont à l’origine de la découverte de cette femme hors du commun. J’ai la chance d’avoir pour amie, Nadine Gomez, conservateur en chef du patrimoine, directeur de la Maison Alexandra David-Neel à Digne-Les-Bains. Depuis 3 ans, j’ai donc assisté, de loin mais aussi de près, au travail monumental effectué par Nadine Gomez lorsqu’elle a pris en main le fonds légué par Alexandra David-Neel. Début 2019, un, modeste mais éclairé, comité scientifique se constitue spontanément lors de sessions de 3 jours au sein de la Villa Tamaris, Centre d’Art de la Seyne-sur-Mer, à côté de Toulon. Accueillis par sa directrice Isabelle Bourgeois, Christine Breton conservateur du patrimoine et historienne d’art, Nadine Gomez, Jean-Baptiste Warluzel vidéaste et moi, nous prenons le temps d’étudier l’amplitude et la pertinence de l’œuvre de cette femme exceptionnelle. Comme le dit simplement Nadine Gomez, Alexandra David-Neel est certes célèbre… et néanmoins méconnue.

Moi qui suis autodidacte, improvisant les actes de ma vie avec intuition et empirisme, je trouve en Alexandra David-Neel, un beau et bon support pour avancer et oser avec courage. Si ce petit bout de femme a réussi à faire tout ce qu’elle a fait dont des milliers de kilomètres à pied au bout du monde, à étudier tout ce qu’elle a étudié, à écrire tout ce qu’elle a écrit, alors, il y a de l’espace pour continuer à nous inventer. Le fait qu’on ne puisse ranger Alexandra David-Neel dans aucune case mais dans plusieurs à la fois avec la même justesse, me parle, m’encourage. Alexandra David-Neel n’est plus là mais pour moi, elle est encore là. Son évocation fonctionne, est effective. La puissance de son œuvre m’encourage à acter et danser jusqu’au bout de ma vie.

Pouvez-vous nous présenter les personnes qui vous accompagnent ?

A D-N est un petit attelage, un petit véhicule. Un sextet. A D-N abrite un trio féminin : à mes côtés, Prunelle Bry jeune danseuse née en Nouvelle-Calédonie, Phia Ménard dont je suis le travail depuis longtemps et un trio masculin : Nico Morcillo, guitariste et compositeur, Nicolas Barillot, ingénieur du son avec qui je travaille depuis une quinzaine d’années et Sallahdyn Khatir que je retrouve car il était présent sur Végétal, une de mes anciennes pièces créée en 1995. À nous 6, nous formons un melting-pot, élément constitutif de mon imaginaire. Un bel écart générationnel entre Prunelle Bry qui n’a pas encore la trentaine et moi qui suis née en 1952. Chacune, chacun de nous, initions des parcours singuliers basés sur un réel besoin d’indépendance et de liberté.

Ma rencontre avec Prunelle Bry remonte au Festival Camping organisé par le Centre national de la Danse, en juin 2019. J’ai immédiatement capté son âpreté lumineuse alliée à une présence magnétique. Avec une sereine détermination, elle approfondit les enjeux d’une danse virtuose et précise. Prunelle est un feu follet. Phia Ménard est l’origine impermanente de la vie et des choses. Phia est le fondement de ce qui se transforme en mutations successives. Phia est le cœur en fusion de notre A D-N. À partir de sa marche méditative, en forme de spirale, les éléments de notre tornade se construiront, s’organiseront pour converger vers un œil hérissé. Dans le mille.

Nico Morcillo est guitariste, compositeur. En acoustique sèche ou en électrique amplifié, il ne cesse d’expérimenter les enjeux des champs vibratoires qui mettent en résonance les espaces physiques des corps et des lieux. Être à ses côtés, traverser ses compositions en live, équivaut à une expérience proprioceptive mémorable. Nicolas Barillot et Sallahdyn Khatir sont les hommes de l’espace son et de l’espace lumière, en l’occurence ceux nommés les hommes de l’ombre, ceux qui sont là en permanence, ceux qui font l’aller retour entre ce qui ne se voit pas et ce qui se voit, ce qui s’entend et ce qui ne s’entend pas. Les opérateurs du lien, de l’entre, de la technique et de l’artistique. Ceux dont le talent éprouve, trouble, perturbe notre relation au réel. Qu’entends-je ? Que vois-je ? Nicolas Barillot et Sallahdyn Khatir activent et concrétisent l’endroit pointu et sidérant de notre perception via toutes nos membranes, via nos récepteurs neurosensoriels.

Comment travaillez-vous ? Comment la pièce se fabrique-t-elle ?

Le temps est mon compagnon préféré, celui qui guide l’action et la recherche. Le temps est le meilleur des tamis pour vérifier la force et la pertinence des éléments qui constitueront l’écriture de la pièce. En général, ce qui n’a pas à avoir lieu, disparaît tout seul. Par contre, les éléments qui ont du potentiel, qui ont à voir avec le projet s’imposent, demeurent et réclament attention, soin et temps supplémentaires. Avec le temps, les désirs vont et viennent, se rapprochent et s’éloignent. C’est eux, qui, très concrètement, suggèrent les domaines à expérimenter, à vérifier, à nourrir. À force, le temps m’apprend à ne pas avoir peur de la peur qui est toujours présente.

Je ne suis pas seule. Nous sommes déjà quelques unes, quelques uns à porter le projet et à l’accompagner. Le sextet d’A D-N est un sextet solide, costaud, tout terrain et de haut niveau. Il y a aussi tous les autres membres, visibles et invisibles, qui sont là.

Marcher, méditer ?

Quels sont les impacts, les effets de la marche, de l’assise et de la méditation qu’Alexandra David-Neel pratiquait intensément sur nos actions, nos perceptions, sur notre imaginaire et notre mémoire ? Le nombre de pas effectués par Alexandra David-Neel à explorer les chemins les plus périlleux de notre planète pendant la majeure partie de sa vie est certainement infini. Le nombre d’heures à pratiquer l’assise méditative jusqu’à ses derniers jours doit l’être également. Porter ses pas, venir, s’avancer, enjamber, s’acheminer, suivre, se déplacer, progresser, tourner en rond, partir, naviguer, évoluer, rôder, crapahuter… synonymes du verbe marcher, en voie d’organisation pour un canevas chorégraphique. Quant à l’assise, elle est à rapprocher de l’expression être bien dans son assiette car assise et assiette ont la même étymologie. La méditation, temps de silence, suspension temporelle fera infailliblement son travail de grande essoreuse…

Vous dansez encore sur le plateau… un mot ?

Oui, danser le joyeux dialogue entre la gravité terrestre qui m’invite à me coucher et la réaction gravitaire qui m’invite, au contraire, à repousser le sol et à me relever. Ça ressemble à du « sans fin ». Ça ressemble à ce qui mute sans cesse. Ça ressemble à la vie.

Propos recueillis par Cornucopiae en mai 2020.