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Democracy in America — Entretien avec Romeo Castellucci

Qu'est-ce qui vous a donné envie de vous plonger dans cette œuvre étonnante et foisonnante d'Alexis de Tocqueville ?

Romeo Castellucci : Je pense que cet essai est une analyse du « système démocratique » à partir de son expérience américaine plus qu'une analyse spécifique de la démocratie américaine. Ce qui m'a intéressé, c'est de chercher à savoir ce que ce mot « démocratie » veut dire aujourd'hui et de faire le chemin de curiosité qu'a emprunté Tocqueville il y a presque deux siècles en m'appuyant sur son œuvre majeure. Il s'agit de rester face à ce mot et de trouver comment je peux - n'étant pas un essayiste, ni un spécialiste des sciences politiques et encore moins un sociologue - avec mes outils, traduire mon regard et ma réflexion sur le plateau. Il y avait une matière extraordinaire à utiliser dès les premiers mots de son ouvrage. Quand il parle de la géographie, du caractère de la nature qui va servir d'environnement à cette démocratie en construction, il est aussi pertinent que quand il aborde le destin tragique qui attend les indiens ou les noirs. Il fait avec beaucoup d'acuité le portrait de ce pays où trois « races » se côtoient sans se mélanger. Son intérêt pour les fondateurs de cette démocratie, ces puritains anglais exilés, les Pilgrim Fathers, qui vont constituer le ciment de la nation américaine est passionnant. Tocqueville fût aussi le premier à questionner ce système et à noter les zones d'ombre qui obligent à nuancer l'idée selon laquelle la démocratie serait le système politique idéal.

Je suis fasciné par la sévérité, l'interdiction, formulée dans le Décalogue, de toute image, de toute forme de beauté esthétique, la dureté, presque inhumaine, de cette société qui vit dans un rapport étroit avec l'Ancien Testament.


Vous aviez déjà abordé ce puritanisme en travaillant sur Le Voile noir du Pasteur de Nathaniel Hawthorne…

R.C. : Il y a bien sûr une correspondance avec ce premier travail. Je suis fasciné par la sévérité, l'interdiction, formulée dans le Décalogue, de toute image, de toute forme de beauté esthétique, la dureté, presque inhumaine, de cette société qui vit dans un rapport étroit avec l'Ancien Testament. Aujourd'hui, il y a encore dans la société américaine, mais aussi dans nos sociétés occidentales, un rapport très fort avec ce texte dans lequel la loi et la violence justifient l'oppression. Tout cela est lié au sang, à la race, au droit sur la terre et donc au droit de propriété, à l'individualisme, qui jouent un rôle fondamental. Mais une fois dit cela, il faut aussi reconnaître l'extrême beauté de l'Ancien Testament qui a influencé profondément les grands écrivains américains que j'admire beaucoup : Melville, Hawthorne, Faulkner, Anderson… Tous ces écrivains dont les œuvres sont traversées par la force virile, l'utilisation des armes, qui ne connaissent ni l'amour ni le pardon. Ce sont les puritains qui, refusant l'amour qui traverse le Nouveau Testament, n'ont gardé du Livre que les dix commandements qu'il faut appliquer rigoureusement. Hors de cette rigueur, point de salut, ni terrestre ni céleste. Pas de charité possible. On retrouve tout cela aujourd'hui dans le triomphe de l'individualisme et de l'égoïsme qui ont un peu submergé nos sociétés occidentales et c'était déjà écrit dans Tocqueville.

Son analyse de la démocratie américaine est liée à la situation de l'Europe dans les années 1830, encore souvent soumise à l'autoritarisme monarchique…

R.C. : Certainement car il est persuadé qu'il faut détruire tout ce qui reste de l'Ancien Régime dans les sociétés européennes. Mais en arrivant en Amérique, il comprend que cette démocratie est née dans un désert, dans un lieu vierge où tout était possible, une sorte de laboratoire extraordinaire, unique au monde dans l'Histoire, qui permettait d'inventer une nouvelle société sans se soucier de ce qui avait précédé.

Il note aussi les dangers qui risquent de menacer cette démocratie nouvelle…

R.C. : Il analyse très finement ces dangers, en particulier à la fin de son ouvrage. Il se questionne sur la dictature que la majorité peut faire peser sur les minorités.

La femme, devant la misère qui l'entoure, commence à se poser des questions sur ce Dieu qui abandonne ses fidèles.


Dans votre spectacle, vous débordez de la période historique correspondant à l'écriture de l'essai de Tocqueville…

R.C. : Oui, mais en lien justement avec les dangers dont vous parliez. Il pose très clairement la question de l'esclavage et de la présence des noirs, ce qui nous permet par exemple de citer la guerre de Sécession comme le prolongement de ce système esclavagiste. Je suis parti de ce petit noyau fondateur, cette société puritaine, pour questionner le fonctionnement d'un système. Déjà dans ce petit noyau, représenté par un couple de puritains paysans, les germes du dysfonctionnement sont présents. La femme, devant la misère qui l'entoure, commence à se poser des questions sur ce Dieu qui abandonne ses fidèles. Je me suis appuyé sur un texte annexe de Tocqueville qui raconte 15 jours d'un voyage relativement dangereux dans le désert où il rencontre ces paysans pauvres vivant dans une extrême misère.

L'Histoire de la démocratie américaine semble être une histoire de violences répétées ?

R.C. : Ce n'est qu'une longue suite de guerres ou de batailles : guerre d'Indépendance, guerre de Sécession, batailles dans la conquête de l'Ouest. Nous nous intéressons aussi aux dates qui ont vu se construire la Constitution américaine, avec les fameux amendements intouchables qui constituent aujourd'hui encore le socle légal de cette société démocratique, en particulier le deuxième amendement qui protège le droit pour tout citoyen de posséder une arme. Le peuple américain s'identifie à ce droit qui lui a permis de construire ce pays, ce que l'on retrouve dans l'Ancien Testament pour permettre au peuple juif de pénétrer la Terre promise, la terre de Canaan. C'est un élément d'une mythologie et il est donc très dur de tenter de limiter ce droit. Je crois que cette mythologie fondatrice est présente partout dans l'Histoire de la démocratie américaine. Aujourd'hui encore, le président des Etats-Unis jure sur la Bible de respecter la Constitution… Mais en revenant sans cesse aux mythes fondateurs, cela permet aux américains d'avoir pas mal de trous de mémoire… Il y a un usage idéologique de la mythologie.

Tocqueville se conduit comme un lanceur d'alerte en allant visiter ces zones d'ombre.
 

Votre vision de la démocratie se construit-elle comme une tragédie antique ?

R.C. : Tocqueville pensait que les arts et la culture étaient impossibles aux Etats-Unis, ce en quoi il se trompait puisqu'il y a eu notamment ces écrivains dont je parlais. Et on ne peut pas oublier que la tragédie grecque, première forme de théâtre, est née de la démocratie athénienne au siècle de Périclès. Elle est une sorte de laboratoire pour étudier les zones d'ombre de toute existence humaine. C'est de cette acceptation des zones d'ombre que sont nées les immenses expressions artistiques des cités antiques grecques. Cette naïveté des américains a troublé Tocqueville qui est très psychologue. Il note aussi tous les signes d'une grande hypocrisie dans le fonctionnement de cette démocratie quand, par exemple, il va dans un état du nord où aucun noir n’utilise son droit de vote. Il pose la question et il note la réponse : si un noir se présente pour voter, il risque sa vie… Il y avait donc le droit et l'utilisation du droit. Tocqueville se conduit comme un lanceur d'alerte en allant visiter ces zones d'ombre. Il pense qu'il faut sans cesse faire attention en restant conscient, les yeux et les oreilles ouverts.

Votre spectacle est fait d'images et il est très chorégraphié. Pourquoi cette forme ?

R.C. : Lorsque la Fête cesse d'exister, commence la Politique. Les danses ici - la Fête - signifient peut-être le refus d'Elizabeth de participer au moment inaugural de l'établissement des premières colonies, à la communauté humaine puritaine et américaine, fondée sur des règles édictées par une religion déjà politique. Dans le feu de la Fête, on est seul mais avec les autres ; dans le village de la Politique, on aspire à former une majorité.

Votre spectacle se termine par une scène où un indien âgé essaye d'enseigner l'anglais à un plus jeune. Ils parlent indien entre eux. Comment avez-vous fait travailler cette langue ?

R.C. : Tocqueville est allé à la rencontre des indiens et il raconte que ces derniers parlent une langue « très gentille », « très douce », une langue conçue pour ne pas blesser les oreilles. Nous avons travaillé avec le vocabulaire de la langue Ojibwe, une langue parlée dans les territoires du Nord-Est, appartenant au tronc commun des langues du Dakota. C'est une langue que les Indiens essaient de maintenir vivante.

Entretien réalisé par Jean-François Perrier en mars 2016.