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Magazine

Eros dans Thanatos

Entretien avec Fayçal Karoui et Célie Pauthe

Pour mettre en scène La Chauve-souris – cette œuvre où la lumière essaie d’exorciser les ombres du monde d’hier – Célie Pauthe s’est inspirée d’un épisode tragique de l’Histoire du XXsiècle : la représentation de l’opérette en 1944 dans le camp de Terezin, où quelques‑uns des meilleurs musiciens d’Europe se trouvaient emprisonnés par les nazis. Que peut nous dire aujourd’hui la musique de Johann Strauss après avoir traversé l’indicible ? Entretien croisé entre la metteuse en scène et le chef Fayçal Karoui.

Célie, lorsque l’Académie vous a proposé de mettre en scène l’opérette de Strauss, comment en êtes-vous venue à vous intéresser à cet épisode du camp de Terezin ?

Célie Pauthe : Lorsque j’ai écouté La Chauve-Souris, j’ai d’abord été fascinée par cette musique qui danse au-dessus du vide. Il me semble que cette œuvre composée en 1874, dans les derniers feux de l’Empire austro-hongrois, porte en elle la catastrophe à venir : la fin du monde d’hier, la Première et la Seconde Guerre mondiale et toute l’horreur du XXe siècle… En m’intéressant à Johann Strauss et à son héritage pendant la période des années 1930 et du nazisme, j’ai découvert qu’il parlait yiddish, qu’il avait des origines familiales juives – du côté de son grand-père – origines que les nazis ont tout fait pour occulter puisque l’on sait par ailleurs qu’Hitler était un grand admirateur de ses valses. Strauss a en quelque sorte été annexé par les nazis. De fil en aiguille, j’en suis arrivée à la découverte de l’histoire du ghetto de Terezin.

Pouvez-vous revenir sur cet épisode historique qui vous a inspirée ?

Célie Pauthe : Entre 1941 et 1944, cette ville – située aujourd’hui en République Tchèque – a abrité un camp de concentration, « camp de propagande » où étaient déportées des personnalités juives trop connues pour être envoyées directement en camp d’extermination. Terezin est devenu un camp de transit où se sont retrouvés quelques-uns plus grands musiciens, peintres, comédiens, écrivains de l’époque, un foyer d’art vivant que les nazis ont tenté d’instrumentaliser, allant jusqu’à faire réaliser aux prisonnier un film destiné à tromper la Croix-Rouge. C’est dans ces conditions de fortune qu’ont été représentés de nombreux spectacles, dont La Chauve-souris de Strauss. Cet épisode a été le point de départ de ma recherche : je me suis demandé si l’on pouvait entendre cette musique différemment en imaginant qu’elle avait traversé ce camp. Comment l’Histoire peut-elle modifier a posteriori notre perception de l’œuvre ?

Fayçal, comment avez-vous mis votre direction musicale en résonance avec le projet de Célie ?

Fayçal Karoui : L’Académie de l’Opéra a commandé une réduction musicale de l’œuvre pour sept instruments : violon, alto, violoncelle, contrebasse, flûte, clarinette, piano. Dans la scénographie, les musiciens et moi sommes présents sur scène, parmi des chaises dont certaines demeurent vides car, chaque soir, au camp de Terezin, on ignorait qui serait là. Il y a donc cette idée très forte de « faire avec les moyens du bord », avec « ceux qui sont là », afin de donner à entendre différemment cette œuvre pleine de vie qui a été interprétée dans l’un des moments les plus sombres de l’Histoire.

Célie, dans votre mise en scène de Bérénice donnée la saison dernière, vous vous attachiez à faire dialoguer les vers de Racine avec Césarée, le court-métrage réalisé par Marguerite Duras. Cette fois, vous confrontez La Chauve-Souris à l’Histoire. Avez-vous besoin, pour mettre en scène une œuvre, de la déplacer, de la « déterritorialiser » ?

Célie Pauthe : En tant que metteuse en scène, je m’intéresse à ce qui préexiste et ce qui survit à notre rencontre avec l’œuvre. Antoine Vitez parle à ce sujet de « fiction zéro » : il y a toujours une fiction que l’on projette sur l’œuvre, avant même de l’avoir fréquentée, ne serait-ce qu’en imaginant l’auteur ou le compositeur en train d’écrire à la table. Mais le but de ces rencontres, de ces « frottements » entre deux œuvres ou entre l’œuvre et son contexte est de mieux entendre le texte, de découvrir la musique sous une lumière nouvelle : imaginer que La Chauve-Souris est passée par Terezin m’aide à comprendre ce vertige de la musique qui passe du désespoir le plus noir à la vie. De ce point de vue, l’événement historique n’est pas une fin en soi – on ne « reconstitue » pas – il s’agit plutôt d’une étape, d’un passage.

Vous avez pris le parti de traduire les dialogues en français …

Célie Pauthe : Les dialogues parlés ont fait l’objet d’un long travail d’adaptation. J’ai élagué pour donner au texte une résonance plus intemporelle, moins datée, tout en infusant quelques détails liés à Terezin – dont les images que nous avons tournées là-bas – pour faire entendre telle ou telle réplique.

Fayçal Karoui : Le français était important pour resituer l’action, mais aussi pour donner à entendre la multitude des accents, le cosmopolitisme des interprètes. Au début du spectacle, les chanteurs et les instrumentistes se présentent, déclinant leur prénom et leur lieu de naissance. Comme on est à l’Académie, ils sont originaires des quatre coins du monde. A Terezin aussi, il y avait ce mélange de nationalités. C’est un moment bouleversant.

Célie Pauthe : J’avais besoin de partir des interprètes, c’est-à-dire d’un absolu présent, pour ensuite laisser le spectacle se faire contaminer par de discrètes citations de l’Histoire. C’est aussi extraordinaire de penser que des interprètes comme Liubov et Danylo sont nés à quelques années d’écart mais que l’une est née en Russie et l’autre en URSS. On sent le frottement des plaques tectoniques de l’Histoire.

Entretien réalisé pour l'Opera national de Paris par Simon Hatab et Jeanne Desoubeaux.