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Magazine

Je ne suis pas ta proie et jamais ne le serai.

Phia Ménard

Il me faut vous parler de cette plaie qui ne se referme pas : le patriarcat, et de l’impact de ce pouvoir oppressif sur les femmes et donc sur l’humanité en général.
 

"Je ne suis pas née dans le corps d’une femme. J’ai construit mon identité par l’impossibilité d’être un homme. Dans notre société, vous êtes soit un homme, soit une femme. Le corps d’une personne transgenre n’existe donc pas ici. Peut-être penserez vous que c’est réducteur mais tel est le droit français, c’est la binarité. Vous m’entendrez alors crier encore longtemps : on ne choisit ni de naître, ni sa couleur, ni son sexe, ni son genre, ni d’être hétéro, homo, lesbienne ou trans, on ne choisit rien ! Alors rendez-nous la liberté de vivre. 

Déjà, adolescent, dans le corps de l’homme naissant qui m’était chaque jour un peu plus étranger, je me savais féministe et je l’affirme, avant-même de comprendre mon identité de femme, j’avais de l’empathie pour ce combat et en même temps je ne pouvais qu’intellectualiser la violence que subissent les femmes. 

J’ai aujourd’hui le corps d’une femme et les gestes mélangés d’habitudes empruntées aux deux identités, je suis une femme en devenir comme le définit Simone de Beauvoir (« On ne naît pas femme, on le devient »). Je serais tentée d’y ajouter que l’on devient femme certes, mais à quel prix et au bout de combien de combats et de renoncements… Regardez ! Me voici dans la « norme », et au coeur du sujet. Mon corps a changé de place dans la société et m’a projetée au milieu du conflit. 

Faisons simple, je plante la scène : avant, dans le corps masculinisé, j’étais identifié comme un mâle, j’avais une liberté quasi absolue de mes mouvements, mes actes, mes tenues vestimentaires, j’avais un droit à l’invisibilité, à l’indifférence quelles que soient les rues, les horaires, les lieux. Je jouissais de l’innocence, permettez l’image, d’un dominant (pas très convaincant) parmi d’autres. J’étais un prédateur inconscient de son pouvoir. 

À présent je suis cette femme, un corps différent sur lequel se porte des regards. Un corps scruté, quasi tout de suite sexualisé, dont les tenues, les mouvements, les actes sont soumis à une sorte de loi de la jungle. La ville d’hier, celle où je déambulais est devenue une jungle de regards et de maux. Je suis belle, je suis seule, je cherche de la compagnie, je m’ennuie, je devrais avoir un amoureux, je suis sexy, je suis prête à écarter les cuisses, je sais sucer, j’aime le sexe, je suis une salope… Là voyez-vous, c’est sûr, pas besoin de papier pour justifier mon identité, je suis bel et bien une femme. Je suis sortie de la majorité au pouvoir pour une majorité soumise ! Une personne à qui l’on rappelle sans cesse les limites de sa liberté. 

JE SUIS DEVENUE UNE PROIE.

(...) 

Vous comprenez alors combien je peux dire que mon féminisme d’avant ma transformation fut un combat de pensée mais que je dois qualifier de loisir politique ! Ce combat m’est devenu absolu du simple fait qu’il n’y a aucun moyen d’échapper à la permanence du corps. Je suis un corps féminin qui subit une contrainte injustifiée. Je résiste donc à cette soumission. Je refuse l’usurpation de pouvoir par des hommes. Ce combat n’est pas une haine des hommes mais le rejet d’un système d’oppression.

JE NE SUIS PAS TA PROIE ET JAMAIS NE LE SERAI.
 

(...) Être soi donc dans la société normative, est une épreuve ô combien risquée, tant chaque parcelle de nos gestes semble sous contrôle. 

Nous avons franchi des murs pour en trouver de nouveaux… Encore et toujours des rôles, celui de la femme et de l’homme, modèle sous l’emprise de leurs pulsions ingurgitées. Nos corps sont imprégnés de nos habitudes enseignées. Combien de fois vous êtes-vous dit : ce geste d’où vient-il ? Est-il de moi ? Est-ce l’héritage de mon père, de ma mère ou juste celui d’un mimétisme sociétal ? On ne désapprend pas, la mémoire nous trahit, elle nous refuse l’oubli de ce qui nous déplaît en nous. S’extraire des traces de l’assignation des genres, ne se passe pas sans hésitations même si c’est une obsolescence que l’on aimerait savoir déprogrammer. 

Se défaire d’un ordre social pour renaître, même si cela se doit par le sang une fois encore. Celui d’un combattant sans sexe, dont le sang indiffère qu’il soit d’une plaie ou menstruel. 

C’est une partie de chasse contre nous-mêmes. La proie devient une prédatrice d’une bataille que je nomme « Saison Sèche ». 

(...) 

Là s’arrête le discours. Ici commence la question de l’acte.
 

Je suis une artiste, je cherche des formes, des gestes pour nourrir nos imaginaires. Comme le signifie notre nom de compagnie Non Nova : RIEN DE NOUVEAU, je me nourris de l’histoire pour la confronter au présent. Ma nécessité se loge dans le besoin de vous proposer des expériences d’art où se mêlent les désirs autant que les dégoûts, intellectuels autant que charnels. Je sais que ces objets sont parfois difficiles à définir et éprouvants. Je le conçois, je pratique la confrontation. Je vous demande de la patience. J’aime rompre le confort de la beauté. Ah c’est sans doute cela ma folie : le refus du confort pour créer un chaos ! 

C’est un théâtre, où l’on tord les usages pour créer les espaces et les rencontres inappropriés entre corps et matières vivantes. Les corps sont souvent à l’épreuve de la résistance, ils se battent, se fédèrent, se soutiennent. 

Les mots y sont des chorégraphies de gestes répétitifs pour en laisser percevoir la précision implacable. Ce sont souvent des rituels, des combats que l’on sait perdus d’avance mais qui cherchent à réveiller nos désirs de défier l’inconnu. Les éléments naturels y sont d’indomptables partenaires de jeu aux capacités de transformation sublimatoires. Après la glace, le vent, l’eau la vapeur, c’est le tellurisme qui m’inspire. J’ai besoin du tremblement de la terre, des fissures, de solides devenant liquides, de visqueuses boues noires dont rien ne peut arrêter le chemin. 

Aujourd’hui j’ai besoin de vous convier à un rituel que je nomme « Saison Sèche ». Celui d’une danse de femmes mais pas seulement, à qui je demande de défier le pouvoir patriarcal qui semble immuable. Un parcours initiatique par l’invention d’un corps, d’avatars transgenres capables d’affronter un pouvoir que ces murs blancs semblent protéger. Tout peut nous sembler immuable, et pourtant je vous le dis, la danse, la musique, le théâtre, la poésie, sont les rituels de nos combats en devenir…"

Phia Ménard