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L'empire des lumières | Rencontre avec Arthur Nauzyciel

Comment est née cette aventure coréenne ?

Arthur Nauzyciel : À l’invitation du National Theater Company of Korea (NTCK) à Séoul dans le cadre des années culturelles croisées entre la France et la Corée du Sud. Le NTCK m’a proposé d’adapter L’Empire des lumières, roman emblématique de l’auteur coréen Kim Young-ha. Entre-temps, j'avais été invité à présenter Splendid’s de Jean Genet que j’avais monté avec des acteurs américains. Cette première expérience a permis de montrer au public et aux acteurs mon travail, qui ne ressemble pas beaucoup à ce qui se fait traditionnellement en Corée. Ils ont choisi ce livre, qui fut un best-seller, malgré certaines réserves d’une partie du monde politique coréen. Ce projet a été plusieurs fois menacé d’interdiction, l’auteur étant lui-même controversé.

N’oublions pas que la Corée du Sud avait il y a encore quelques mois un régime très autoritaire et nationaliste.


Pour quelles raisons ?

A.N. : Parce qu’il est aussi journaliste et qu’il tenait une rubrique très critique sur son gouvernement dans le New York Times. Il avait été politisé dans les années 80 quand il était étudiant. C’est devenu par la suite un écrivain qui a toujours écrit frontalement sur les problèmes de la Corée du Sud et qui donc ne fait pas l’unanimité malgré le grand succès de ses ouvrages. N’oublions pas que la Corée du Sud avait il y a encore quelques mois un régime très autoritaire et nationaliste.

Vous aviez déjà travaillé sur des textes non théâtraux ? 

A.N. : Oui, une fois, quand j’ai proposé l’adaptation du texte de Yannick Haenel, Jan Karski, qui est un roman documentaire. Avec L’Empire des lumières, j’avais à faire, de prime abord, avec une matière totalement fictionnelle. Mais très vite je me suis rendu compte que derrière l’histoire d’un espion dormant nord-coréen l’auteur parlait de l’histoire beaucoup plus générale de la Corée et essentiellement de cette division d’un pays en deux entités rivales. De plus, l’idée de l’espion qui prend un visage, qui se construit à travers l’identité de quelqu’un d’autre est une métaphore théâtrale qui me plaisait beaucoup.

Je souhaitais reconnecter les lieux à la fiction. Je ressentais le besoin de saisir ces endroits. La ville elle-même est un personnage de l’histoire.


Comment avez-vous abordé cet univers coréen dont vous dîtes qu’il irrigue le roman ?

A.N. : Une fois le projet mis en place, je suis retourné plusieurs fois en Corée, un pays que je ne connaissais que superficiellement. J’ai pu voyager, jusqu’à la zone démilitarisée proche de la ligne de démarcation entre les deux Corées. Avec Valérie Mréjen, avec qui j’allais faire l‘adaptation, et Pierre-Alain Giraud qui allait réaliser un film pour le spectacle, nous avons aussi beaucoup sillonné la ville de Séoul, très présente dans le roman. Je souhaitais reconnecter les lieux à la fiction. Je ressentais le besoin de saisir ces endroits. La ville elle-même est un personnage de l’histoire. Deux protagonistes évoluent à travers la ville. Leurs trajectoires diffèrent, mais ils sont en mouvement. L’un fuit quelque chose, tandis que l’autre erre, flotte. 

Une première adaptation a servi de base au travail des acteurs et vous leur avez demandé d’intégrer des récits personnels qu’ils vous ont faits en répétitions…

A.N. : Le thème principal du roman est l’amour, un amour gâché. Et la séparation. La même chose sépare ce couple et ce pays. J’ai voulu montrer de quelle façon le passé tragique de la Corée affecte encore aujourd’hui la vie des gens, comment tout le monde ici porte cette histoire en lui, parfois sans s’en rendre compte. Je crois que l’auteur a non seulement utilisé pour son roman des histoires fictionnelles, mais aussi des histoires réelles qu’il avait entendues, que des gens lui avaient racontées ; il a assemblé tout cela dans le roman. Pour la scène, j’ai prolongé cette démarche et demandé aux acteurs de partager des souvenirs d’enfance liés à la scission de la Corée. À partir des récits empruntés au roman et de ceux des acteurs, nous avons voulu faire de cette pièce une sorte de cérémonie dramatique. Le théâtre est un espace ambigu entre vérité et mensonge, entre réalité et illusion, et ici entre théâtre fictionnel et documentaire. Un espace d’évocation où s’élabore un travail de mémoire.

Comment avez-vous choisi les interprètes ?

A.N. : Il y a des acteurs que je connaissais par le cinéma coréen pour lequel j’ai une passion très ancienne et que je connais donc vraiment bien, un cinéma de très grande qualité, très contemporain. Donc je savais, pour le rôle principal féminin avec qui je voulais travailler, Moon So-ri, que j’avais vue dans les films de Lee Chang-dong et Hong Sang-soo. Pour les autres, j’ai fait des auditions comme on le fait en France, mais le théâtre coréen a peu à voir avec le théâtre occidental, il fallait choisir des acteurs dont je pensais qu’ils s’adapteraient à notre façon d’aborder les textes. Il y a un théâtre national chargé du répertoire traditionnel coréen et un autre théâtre national, celui avec lequel nous avions ce projet, qui propose un théâtre dit occidental, très commercial, plutôt en rapport avec les comédies musicales américaines, avec des acteurs au jeu très expressif et très psychologique. C’est là que j’ai rencontré le comédien qui joue le rôle principal masculin, Ji Hyun-joon. J’ai eu le sentiment qu’il pouvait se déplacer vers d’autres codes de jeu. C’est un grand acteur du théâtre musical, une star dans ce domaine. J’étais heureux d’avoir deux acteurs aussi différents pour raconter cette histoire de couple. Pour les autres acteurs, il y a eu de longues séances de travail avant que je puisse fixer mon choix grâce à un workshop où, avec une vingtaine de comédiens, nous avons travaillé le texte et des improvisations et j’en ai choisi six.

Ma curiosité pour la Corée est aussi née des films coréens que l’on peut voir en France depuis une décennie.


Pourquoi avez eu recours au film dans cette adaptation ?

A.N. : Dès la lecture du livre, je savais qu’un film y tiendrait un rôle important. C’est la première fois que j’utilise autant le film dans un spectacle. Ce n’est pas juste un élément scénique, pas plus qu’il n’est là pour expliquer. Il participe à l’atmosphère, à un certain état, rend compte d’une attente, et nous permet de jouer avec différents niveaux de réalité et de temporalité. En outre, j’aime beaucoup le cinéma, et cela m’intéressait de travailler sur les relations que nous pouvions créer entre théâtre et cinéma.

Comment décririez-vous cette société sud-coréenne contemporaine, telle qu’elle traverse le plateau du théâtre ?

A.N. : C’est une société très divisée, hantée par l’histoire du pays, faite de colonisations successives, et de guerres. Même Séoul est une ville divisée en deux car traversée par un fleuve. Il y a une fracture entre les générations, celles qui ont connu la guerre et celles qui ne l’ont pas connue. Ces fractures se retrouvent bien sûr dans la vie intime des habitants et c’est ce qui traverse vraiment le roman. J’ai été profondément touché par ce pays. C’est aussi une société où les codes de comportement sont très précis et assez contraignants, où le sens des hiérarchies est essentiel. Cependant avec nous les gens et l’équipe ont été très chaleureux, très communicatifs. Le Japon y a laissé son empreinte mais c’est aussi une société assez occidentalisée, 30% des coréens sont chrétiens, les liens avec États-Unis sont très étroits.

Nous nous sommes focalisés sur le couple et sur les 24 heures où chacun des deux héros, le mari et la femme, vont faire cette expérience de soi-même tout à fait fondamentale.


C’est essentiellement à travers l’histoire d’un couple que Kim Young-ha construit ce portrait de la société sud-coréenne ?

A.N. : Oui et nous n’avons pas sacrifié cette histoire essentielle. Nous nous sommes focalisés sur le couple et sur les 24 heures où chacun des deux héros, le mari et la femme, vont faire cette expérience de soi-même tout à fait fondamentale. Lui dans son hésitation entre un retour en Corée du Nord et un refus de l’ordre reçu. Elle se testant pour savoir où elle en est avec sa propre vie. Nous les suivrons alternativement dans leur cheminement dans la ville jusqu’à la dernière scène où ces deux parcours parallèles se rejoignent sur un banc, permettant aux héros de se parler enfin. Ce qui est passionnant dans ce roman, c’est comment il étudie trente ans ou presque de malentendus et de mensonges, de choses cachées et non-dites. C’est ce qui rend, à travers deux histoires individuelles, cette histoire universelle, puisque le thème central du roman et de notre pièce c’est la séparation, les séparations... Quelques soient les formes de la séparation, qu’y a-t-il de plus universel... On retrouve d’ailleurs là un des thèmes qui traverse presque tous mes spectacles.

Propos recueillis par Jean-François Perrier.