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Magazine

L’intégration passe par l’amour

Entretien avec Ahmed Madani autour d'Incandescences

Quelle est la place de ce spectacle dans votre parcours ?

Ahmed Madani : C’est le troisième volet d’une trilogie dont l’idée est née il y a dix ans, à un moment où je cherchais du sens à mon travail. Je n’avais jamais abordé frontalement mon histoire familiale, liée à la guerre d’Algérie et à la migration. En 2011, un an avant la célébration du cinquantenaire de la fin de la guerre d’Algérie, il m’a semblé que c’était le moment pour moi de le faire. De cette réflexion est né le projet global de Face à leur destin, qui consistait à partager mon histoire avec les récits de la jeunesse des quartiers populaires, dont les parents ou les grands-parents avaient connu l’immigration.

Illumination(s) mettait en scène des garçons qui vivent dans le quartier du Val Fourré à Mantes-la-Jolie. Je les ai amenés à interroger leurs parents sur leur exil, la colonisation et la décolonisation et à réfléchir à leur avenir de jeunes hommes dans les quartiers populaires. Dans F(l)ammes, j’ai interrogé des jeunes femmes sur la domination masculine, leur bataille pour s’en libérer, les contradictions dans lesquelles elles sont prises, les injonctions parfois difficiles à assumer. Pour ce troisième volet, je suis plus que jamais convaincu de l’intérêt de travailler avec des jeunes qu’on n’écoute jamais et dont on a peur. J’ai trouvé le sens de mon travail dans la transmission, le partage et la reconnaissance de la valeur de l’autre.

"Dans les médias, ces territoires périphériques sont toujours montrés comme des lieux de colère, de haine ou d’un amour très sexualisé, très violent. Tout cela existe bien sûr mais la tendresse et les sentiments aussi."
 

Quel est le sujet d’Incandescences ?

L’amour ! Dans le grand récit national sur les immigrés, on ne parle jamais d’amour, comme s’ils n’avaient ni cœur ni sentiments. Réduits à une simple force de travail, ils sont ainsi déshumanisés. Déjà au sein des familles, par tradition et par pudeur, ce sujet n’est pas abordé. Alors comment pourrait-il être exposé publiquement ? Plus largement la question de l’amour dans ces populations n’est traitée que dans ses dimensions sociales, souvent négatives : l’oppression des femmes, les mariages forcés, le patriarcat, etc. Or ces jeunes sur scène sont les enfants d’hommes et de femmes qui non seulement ont fait l’amour, mais souvent ont construit un amour, parfois même à partir d’un mariage qu’ils n’avaient pas choisi.

Par ailleurs dans les médias, ces territoires périphériques sont toujours montrés comme des lieux de colère, de haine ou d’un amour très sexualisé, très violent. Tout cela existe bien sûr mais la tendresse et les sentiments aussi. J’entends beaucoup de récits d’une grande force et qui ne sont pas liés à des catégorisations sociales. Ces jeunes adultes vont faire des enfants. Comment se projettent-ils dans la parentalité ?

Pourquoi et comment travaillez-vous avec des non professionnels ?

Je vais chercher des personnes qui ont des choses à raconter, qui n’ont pas honte de les raconter, qui ont aussi une forme de culot pour oser s’adresser à 400 spectateurs. Si je prenais des acteurs professionnels pour incarner des personnages, on serait dans le mécanisme de la représentation théâtrale pure. Je connais les ficelles du métier mais ce qui me plaît beaucoup ici, c’est d’avoir face à moi des personnes qui, lorsqu’elles sortent de scène, ne sont pas si différentes des figures qu’elles ont incarnées sur scène. Ce sont des experts de leur vie. Il y a là une immense force d’authenticité.

Je leur apprends juste à se tenir vertical sur un plateau : regarder les spectateurs dans les yeux, ne pas avoir honte de leur nom, ne pas vociférer, ne pas faire de grands gestes inutiles, bref être là dans une grande simplicité. Je les guide pour qu’ils ou elles s’adressent directement au public, sans réciter. Ils ou elles ont une certaine facilité à dire leur texte sans jouer du tout car ils n’ont aucun tic de comédien. Cette façon de faire du théâtre sans en faire me séduit beaucoup. Bien sûr on travaille l’articulation pour qu’au final, on les comprenne parfaitement.

"À partir du moment où il y a un texte écrit, une représentation, nous sommes déjà dans la fiction. L’écriture permet la distance. C’est par elle finalement que je les protège de la simple exhibition."
 

Quelle est la dynamique entre les témoignages et votre travail d’écriture ?

Les répétitions commencent par de longues séances de discussions collectives autour de questions que je lance. À partir de ces récits, je passe à l’écriture. Il faut que cela fonctionne pour chaque interprète et sur la dramaturgie d’ensemble. Alors, je brouille les pistes. Pour chacun, je garde suffisamment de matériaux pour qu’il ou elle puisse se raccrocher à ce qu’il ou elle dit. Mais j’y mêle mon histoire et des récits entendus au cours du travail préparatoire. C’est là que j’interviens comme écrivain. Je fais très attention à la manière de parler de chacun, à sa scansion mais je décale légèrement en mêlant à leur langue des mots qu’ils n’utilisent pas. De toute manière, à partir du moment où il y a un texte écrit, une représentation, nous sommes déjà dans la fiction. L’écriture permet la distance. C’est par elle finalement que je les protège de la simple exhibition. On ne fait pas une psychothérapie collective. Mon travail de dramaturge doit permettre aussi au spectateur de se reconnaître dans ce qu’il croyait ne pas connaître et d’éprouver de l’empathie. Dans le moment historique où nous sommes, ces êtres qui sont sur scène m’apparaissent comme des témoins de notre époque. Souvent marginalisés et minorés dans l’espace public, ils font là un acte d’affirmation de leur liberté, au-delà de tout déterminisme social. Bien sûr nous sommes différents les uns des autres mais nous avons des ressemblances et puisque qu’on se ressemble, on peut s’assembler. C’est là un véritable enjeu politique pour aujourd’hui et pour demain.

Quelles sont les difficultés spécifiques à ce type de travail ?

Il y a d’abord la constitution d’un groupe, qui ait une bonne dynamique, avec des apprentissages à faire, de vie sociale, de respect mutuel. Mais le plus délicat, c’est le contrat de confiance que nous devons établir ensemble. Jusqu’où puis-je aller dans l’implication d’une personne dans son récit, sans la mettre en danger ? Jusqu’où vais-je lui faire assumer des paroles qui ne seraient pas évidentes à dire, sans la mettre mal à l’aise, la brusquer, sans l’utiliser ? Le principe est que personne ne doit prononcer un mot qu’il n’assumerait pas. À certains moments je dois insister, pour l’intérêt général du propos. À moi ensuite de trouver les mots qui ont du sens pour eux et pour moi et qu’ils soient heureux de prononcer, sans se sentir déshonorés. C’est une gymnastique qui demande beaucoup d’humilité.

Un mot sur le titre ?

Le mot évoque le feu de l’amour mais au sens propre, l’incandescence désigne le passage à la couleur blanche d’un métal qu’on chauffe. Devenir blanc, pour ceux qui vivent dans ces périphéries urbaines et qui n’ont pas le sentiment d’être des Blancs, c’est se sentir intégrés à la nation. Et l’intégration passe par l’amour. Sur scène, ils découvrent la fierté de représenter tous ceux qu’on ne voit pas mais aussi de toucher ceux dont ils se sentent loin a priori. Ce qui est important c’est qu’on change le regard porté sur eux.

Propos recueillis par Olivia Burton en avril 2020