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Magazine

La femme au marteau

Entretien avec Silvia Costa

Qui est Galina Ustvolskaja, la compositrice qui inspire votre spectacle ?

Silvia Costa : Galina Ustvolskaja a été, dans les années 40, la seule femme étudiante en composition dans la classe de Dmitri Chostakovich, à Leningrad. Les deux compositeurs sont restés en contact jusqu’aux années 60. Ce qui est fondamental pour moi, c’est sa rupture artistique avec son maître, une dénonciation qui a causé un grand scandale. C’est aussi une des raisons pour lesquelles sa musique a été très peu jouée en Russie. C’est un acte radical qui met en lumière la dévotion totale que cette compositrice donnait à l’art et à l’acte de création, elle disait : « ma musique est ma vie ».

Elle cherchait la source de son soi, de son âme. Volonté, clarté, absence de références, d’attributions, de comparaisons. Tout cela me passionne et me fait penser à l’importance de découvrir, aujourd’hui, cette figure et son histoire. Jugée inconvenante par le régime soviétique, sa musique a dû attendre 1968 pour être jouée en public. Quand elle est sortie de l’ombre, et qu’elle était invitée à des festivals de femmes compositrices, elle refusait de s’y rendre en demandant si on pouvait réellement faire une différence entre la musique composée par les hommes et celle écrite par les femmes.

Si nous avons maintenant des Festivals de musique de « compositeurs féminins », ne serait-il pas juste d'avoir des Festivals de musique de « compositeurs masculins » ? Elle était visionnaire sur ces questionnements et je pense, comme elle, que la persistance d'une telle division ne devrait pas être tolérée. Nous devrions simplement effectuer notre travail et celui-ci doit parler pour nous.

Comment percevez-vous sa musique ?

Sa musique ne ressemble à rien d’autre. À la première écoute, j’ai entendu une puissance, une énergie que je ne comprenais pas. Galina dit que sa musique vient d’un trou noir, au sens de l’âme qui absorbe l’énergie de quelqu’un. On sent une connexion très forte avec une forme de foi ou du travail de sculpture, où on enlève la matière pour arriver à la forme. Dans sa musique, tout est nécessaire, aucun surplus ne reste. Elle ne cherche aucune fioriture décorative. Sa musique est presque un acte primitif, comme un retour à quelque chose qui est pur dans le langage et la pensée, comme un enfant. Cette radicalité dans l’esthétique, et ce minimalisme total m’ont touchée. Le déclic pour cette création eut lieu en moi à l’écoute des six sonates pour piano, qu’elle a composées sur une durée de quarante ans.

Dix ans parfois se sont écoulés entre une sonate et la suivante, parfois un an. C’est une sorte de métronome de la vie dont on peut imaginer le rythme, le temps qui passe, le corps qui change, les sentiments qui coulent. La vie de création de cette femme a déclenché chez moi beaucoup de réflexions sur le sens de nos vies à tous, notre place dans ce monde et sur ce que l’on peut construire.

"Ce ne sont pas seulement les doigts, c’est vraiment tout le corps qui doit s’engager. C’est la trace corporelle de la pensée."

 

Pourquoi ces sonates ont-elles retenu votre attention ?

J’entends ces sonates comme des monologues qui me sont adressés, mais les mots ne sont que dans la tête. La façon dont on joue ces sonates sur le piano est très physique car elle demande une amplitude harmonique très grande et donc il faut user des phalanges, des poings et de son coude pour y arriver : ce ne sont pas seulement les doigts, c’est vraiment tout le corps qui doit s’engager. C’est la trace corporelle de la pensée. Un journaliste une fois l’a surnommée péjorativement et pour cette raison « la femme au marteau » mais au contraire, j’aime cette expression que j’ai retenue comme titre de cette pièce. Elle évoque en moi une idée de force, de persistance, à travers un instrument de travail, un marteau, qui sert pour construire, pas pour détruire.

Comment se construit le spectacle ?

Le spectacle se construit par six narrations, une pour chaque sonate, que l’écoute de sa musique m’a fait imaginer. Le défi était de faire un spectacle à partir de quelque chose qui normalement est donné en concert. Par rapport à d’autres spectacles que j’ai faits où la dimension esthétique et plastique était très forte, ici je n’aurai pas de décor. Sur scène j’ai décidé d’avoir seulement le piano, qu’il faut considérer comme un personnage aussi, et un objet qui résonne. Par dimension et volume avec le piano : un lit double, qui est le lieu de la nuit, de l’intimité, du rêve mais aussi de la mort, de la maladie, de l’amour, de la naissance. À partir de ces deux éléments scéniques l’un en face de l’autre, j’ai commencé à réfléchir à chaque histoire. Le fait que les sonates ont été écrites sur un arc temporel assez long, m’a permis de composer un casting d’actrices d’âges différents, pouvant représenter les plusieurs étapes et états de la vie. Mais elles ne sont pas pour moi le même personnage, c’est une idée plus générale de vies que je cherche, un éventail de mondes possibles. Enfin, c’est le lit qui est leur terrain commun, comme pour nous tous : c’est le lieu où l’on retourne à la fin de chacune de nos journées.

"Aller ensemble au bout d’un processus où l’on revient à une source personnelle, non pas biographique, mais liée à un sentiment de l’intérieur"

 

Quelle est la partition de base pour le travail ?

J’ai écrit de brèves histoires, où je décris l’esthétique du lit, le couleur des draps, la situation dans laquelle le personnage se trouve, comme dans le set d’un film, et je les ai partagées aux actrices. Je veux que ces récits puissent résonner en elles avant le début des répétitions.

Ensuite, la plupart du travail sera de composition avec les gestes, que j’utilise comme langage pour reconstruire ce discours mental, que j’entends sous la musique de Galina. Je voudrais tracer sur scène des trajets physiques, un pour chaque actrice, pour mettre en valeur la force de leurs corps, très différents, tout en rêvant leur mouvement à partir de cela. J’ai décidé de ne pas travailler avec des danseuses, mais avec des actrices pour garder une nouveauté dans leurs pratiques, un déplacement dans leurs habitudes à vivre la scène et à l’interpréter, pour chercher un état pas complètement confortable, sûr. Trouver avec elles le chemin, aller ensemble au bout d’un processus où l’on revient à une source personnelle, non pas biographique, mais liée à un sentiment de l’intérieur.

Comment s’est fait le choix du pianiste, Marino Formenti ?

Je l’ai rencontré la première fois à Bologne, au Festival Netmage, où il présentait Nowhere, une performance hors norme, qui fut un vrai cadeau. Il jouait pendant des jours dans un espace abandonné de la ville, le public pouvait entrer et rester avec lui tout le temps qu’il voulait, manger, lire, dormir… tandis que lui jouait du piano sans arrêt. C’était une performance très touchante et une expérience forte sur le sens du partage. Ses réflexions musicales sont toujours affectées par le rapport à la scène, au changement de paradigme et de contamination des langages. Il a déjà travaillé pour la scène avec des metteurs en scène comme Rodrigo Garcìa. Marino Formenti a déjà exécuté trois des sonates, se sera donc pour lui aussi un défi pour conclure le cycle et d’être celui qui sur scène, rend hommage à Galina Ustvolskaja présente sur plateau. La relation de collaboration et échange qu’on a instaurée est très importante pour moi parce que j’ai la volonté que les sonates se mélangent et coulent le long de récits, comme si aucune autre musique ne pouvait les accompagner.

Quelle place ce projet a-t-il dans votre parcours de metteuse en scène ?

Je me questionne sur mon parcours et je sens que j’ai besoin de passer à une nouvelle étape et peut-être de faire coïncider, dans la forme, tout le travail que j’ai fait à l’opéra avec le théâtre. En ce qui concerne mon processus de travail, je voudrais sortir d’une forme de sécurité liée à des propositions très esthétiques, très composées et laisser davantage les portes ouvertes à ce qui peut surgir des présences sur scène. J’ai souvent considéré les corps comme une matière à sculpter, à définir dans tous les détails. Ici j’ai envie d’expérimenter une forme où, tout en sachant ce dont on veut parler, on invente un langage surprenant ensemble avec les actrices. L’apport que je leur demande est énorme. La forme doit donc être nourrie des découvertes que permet la relation avec elles, toujours dans cette recherche de source primaire en chacun de nous.

Propos recueillis par Olivia Burton en avril 2021.