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Magazine

La Tour de Balbel | Rencontre avec Natascha Rudolf

Comment est né ce projet que vous avez mené depuis septembre 2016 ? 

Natascha Rudolf : À l'origine il y a le roman de Georges Perec, La Vie mode d'emploi. Dans ce roman mythique autant que mystérieux, l'auteur arrive à donner, à travers la vie d'un immeuble, une image fictionnelle, mais inscrite dans le réel, de la société française des années 70. Je venais de terminer Praxys ou la comédie du pouvoir, un spectacle que j’avais cons-truit à partir de textes d'Aristophane et de textes politiques sur le féminisme. Ce dernier spectacle réunissait déjà des comédiens professionnels et des comédiens amateurs. J'aime proposer un panel de textes hétérogènes à des groupes de personnes qui ne sont pas nécessairement tous à l'aise avec l’écrit. Par ces présences, questionnements, interactions et interventions, se met en place une dramaturgie active, qui permet de réactualiser ces textes, de les faire résonner ensemble de manière surprenante et de réinterroger aussi le bien-fondé de notre « culture dominante ». Suite à Aristophane, Perec et son ultime roman sont devenus mon champ d’investigation. Dans un premier temps, je me suis servie de passages de cette oeuvre démesurée pour travailler avec des patients de l'hôpital intercommunal de Montreuil. J’ai été impressionnée par la capacité qu’a cette œuvre réputée difficile à créer du récit et à solliciter des personnes diverses, même âgées ou malades.

"J’ai été impressionnée par la capacité qu’a cette œuvre réputée difficile à créer du récit et à solliciter des personnes diverses, même âgées ou malades."
 

Vous avez donc mis en place ce projet dans le cadre de la Fabrique d’expériences de la MC93, cet espace de rencontres entre artistes et publics qui pensent ensemble aux modes de relation et au rôle que le théâtre peut jouer au sein de la société ? 

Natascha Rudolf : Hortense Archambault, qui avait vu Praxys, m'a proposé une résidence longue durée à la MC93 en me laissant carte blanche sur le sujet, les lieux d’interventions sur le territoire balbynien et la méthode de travail. Il y avait ce roman de Perec qui ne quittait plus mon sac et qui s’avérait être un formidable outil à multiplier les histoires à raconter. J’ai souhaité continuer à l’investir, non plus au chevet des patients de l’hôpital, mais en me concentrant sur le périmètre géographique de Bobigny que je ne connaissais pas bien. J'avais donc un point de départ, mais pas vraiment de point d'arrivée. J’ai décidé que c’était la contrainte ludique avec laquelle je souhaitais démarrer. J’aurais pu arriver avec une ossature de pièce de théâtre à habiller en ateliers, mais j’aurais couru le risque de m’ennuyer, d'éprouver la sensation de tricher un peu. Alors j’ai pris au pied de la lettre et avec un vrai plaisir, le postulat de « fabrique d’expériences » que je trouve très beau. Il est rare qu’on vous l’autorise à ce point ! Je me suis donc moi aussi jetée à l’eau et — tout en l’inventant au fur et à mesure — je me suis laissée surprendre par cette aventure inédite. 

Ce n'est donc pas une adaptation du roman de Perec que vous avez réalisée ? 

Natascha Rudolf : Non. Par rapport à cette recherche de résonance entre des textes et des personnes, ce n’était pas mon propos. Et puis la forme même du roman où il n'y a quasiment pas de dialogues et où des dizaines de personnages apparaissent et disparaissent au gré des récits qui se succèdent, ne s’y prête pas si bien, sauf à faire un théâtre d’arrêt sur images. En fait, c'est bien plus une œuvre picturale qu'une œuvre dramatique. J'ai donc essayé de transposer au théâtre, la méthode d'écriture de Perec, qui aimait travailler avec des contraintes et une sorte de cahier des charges, pour construire un spectacle inspiré de son esprit. Je suis rentrée dans une histoire que nous avons inventée avec les participants qui s'étaient réunis autour du projet, dans les ateliers d’écriture pour commencer. Par rapport à ma contrainte de démarrage — accepter la direction qui se développerait au cours de l’écriture — il fallait évidemment que je « fasse théâtre » autrement qu’en adaptant le roman, tout en m’inspirant étroitement de lui et en me laissant conduire par les imaginaires multiples des participants, mis au contact de Perec. Constituer un puzzle à partir de toutes ces pièces émergeant des ateliers. Elles se fabriquaient au fur et à mesure, apportant à chaque fois de nouvelles surprises, de nouveaux éléments dramaturgiques. Au bout de plusieurs mois de création de cette pléthore de matière, il a fallu l’agencer, la tailler, l’enchâsser dans ce qui commençait à être de l’existant et la relier à d’autres îlots de textes qui s’étaient agglomérés ailleurs.

"Pour questionner en filigrane la manière dont on y vit, dont on se partage les espaces, dont plus généralement et plus largement nous vivons ou ne vivons pas ensemble."
 

Quelles ont été les étapes de réalisation de ce projet ? 

Natascha Rudolf : Dans un premier temps, il fallait écrire ce texte inconnu découlant de La Vie mode d’emploi et de son immeuble. Je me suis donc rendue dans différents lieux de vie balbyniens, avec l’idée d’ancrer cette histoire d’un immeuble collectif dans des foyers, aussi pour questionner en filigrane la manière dont on y vit, dont on se partage les espaces, dont plus généralement et plus largement nous vivons ou ne vivons pas ensemble. En octobre 2016, nous avons commencé six ateliers d'écriture : quatre à Bobigny dans une maison de retraite, un foyer de jeunes travailleurs, un foyer d'étudiants et un centre de rééducation post-accident et deux à Montreuil dans un foyer de personnes handicapées, et l’autre dans un atelier avec lequel je travaille régulièrement, composé de femmes et d'hommes d'origines diverses qui pour la plupart ont déjà une expérience théâtrale avec moi. Ces ateliers ont été menés à deux ou trois intervenants artistiques, selon le profil des publics. Nous avons démarré par des lectures à haute voix : en lisant des chapitres de-ci de-là — le roman de Perec s’y prête très bien — nous avons fait émerger les histoires qui font maintenant vivre cette Tour de Balbel à partir d’une multitude de petits germes « perecquiens ».

Comment avez-vous travaillé avec ces apprentis écrivains ? 

Natascha Rudolf : Très pragmatiquement. Au début, on se concentrait sur des acrostiches à partir de prénoms, de lieux… Juste histoire de débloquer l’écriture, d’en désacraliser le proces-sus. On avait toujours le livre de Perec comme référence, sans obligation de le lire, tout en encourageant les personnes à le prendre en main, à le parcourir. La curiosité l'a d'ailleurs emporté puisqu’un nombre non négligeable de participants a fini par le lire. D'exercices en exercices, d'écriture en réécriture, de listes en listes, de contraintes en contraintes, plusieurs histoires, lieux et imaginaires, parfois proches, parfois totalement antinomiques se sont frottés et confrontés pour créer du plausible, du loufoque et même du fantastique. Nous avons établi ainsi un premier texte. Après avoir circulé dans beaucoup de propositions, l'idée fédératrice est apparue suite à la lecture du chapitre 29 qui fait l’état des lieux d’un appartement lors d’un lendemain de fête d’anniversaire. Nous avons alors imaginé la fête dont Perec racontait le lendemain, puis nous avons listé les nôtres, celles qui nous avaient marqués. À partir de toutes ces listes-là, est née cette fête hybride, organisée par quelques habitants de la tour, réceptacle d’histoires, de lieux, de temporalités différentes, qui vont commencer par coexister avant de se mélanger franchement.

"Pour le coup, il s’agit vraiment d’écrits bruts, à la dimension intime forte. Ils sont sortis directement d’ateliers, à peine retravaillés, juste retaillés et insérés quasi tels quels dans le texte du spectacle"
 

C'est vous qui avez choisi le thème des différentes listes ? 

Natascha Rudolf : Oui, mais toujours en référence à certains chapitres du roman. Nous avons un texte totalement écrit. Nous avons des scènes qui sont très influencées par le roman et d'autres seulement très lointainement inspirées. Mais nous nous sommes aussi nourris de « principes » d’écriture. Par exemple, Perec fait croire qu’il insère des documents réels dans son texte, comme la recette de la mousseline aux fraises, le cours de mathématiques, etc… Certains moments de notre texte sont à l'image de cette pratique. Sauf que pour le coup, il s’agit vraiment d’écrits bruts, à la dimension intime forte. Ils sont sortis directement d’ateliers, à peine retravaillés, juste retaillés et insérés quasi tels quels dans le texte du spectacle, créant ainsi de vraies différences de langages et de vraies montées d’émotions. 

D'octobre 2016 à juin 2017, nous avons réuni toute une masse d’écrits et nous avons commencé à les mettre en relation. Quasiment toutes les semaines, on débarquait dans les ateliers avec une nouvelle version que tout le monde découvrait et qui était la somme de tous les ateliers de la semaine précédente. Chaque groupe n’avait qu’une vision partielle de la matière produite et avançait ainsi. Les écrits bougeaient au contact des autres groupes qui repartaient de là, sans hésiter à changer, transformer, faire évoluer, comme autant de cadavres exquis. Nous avons finalisé ce puzzle d’octobre à décembre 2017. Il est fait de scènes éparses et hétéroclites qui se sont agencées les unes par rapport aux autres pour devenir la pièce que nous répétons depuis janvier 2018. 

Les répétitions ont commencé avec un texte totalement constitué ? 

Natascha Rudolf : En octobre 2017, quand nous avons accueilli les nouveaux arrivants dans le projet, nous avions un texte de 42 pages à améliorer encore. Il s'est réduit au fur et à mesure pour n’en faire plus que 23. De la quarantaine de participants aux ateliers d'écriture, 25 ont manifesté le désir d'être sur le pla-teau pour poursuivre l'aventure, et ils ont été rejoints par une trentaine de personnes venues pour être interprètes. Ce travail de finalisation du texte au plateau, donc en lecture et en jeu, a permis aux nouvelles personnes d’apprivoiser ce projet encore mouvant, que nous avons continué d’ajuster à ce nouveau groupe en créant des rôles manquants, en adaptant le langage, etc… Ce temps d’adaptation a aussi permis au groupe de se faire. Une étape absolument nécessaire car nous étions jusqu’à 57 personnes avec des répétitions réparties sur les deux villes de Bobigny et de Montreuil ! Il y a donc eu une réelle mobilisation pour cette aventure un peu hors normes. 

Vous avez fait une distribution des rôles ? 

Natascha Rudolf : Oui, après cette période où chacun traversait le texte selon ses désirs, entre octobre et décembre 2017. Cela a permis aux nouvelles personnes rejoignant le projet, de le comprendre et de le quitter éventuellement ! Car oui, c’est un projet curieux et prenant. Il fallait que chacun ait le temps d’en prendre la mesure et d’être disposé à partir dans l’aventure. Cette étape, cet entre-deux avant la mise en scène, permet d’ajuster correctement le texte à ceux et celles qui vont le prendre en charge. Ensuite, j'ai fait des choix en fonction de ce que j'avais vu pendant ces trois mois et bien sûr aussi des appétences et des capacités de chacun. D’où la nécessité de prendre et de laisser du temps. Dans le projet, il y a énormément de personnes qui sont pour la première fois sur un plateau de théâtre. Laisser de la place à tout le monde, sans mettre personne ou le projet en danger et proposer une expérience théâtrale forte à vivre et à voir, voilà aussi l’équilibre à trouver. 

Vous vous êtes entourée de professionnels ? 

Natascha Rudolf : Oui. Et je les remercie de leurs présences essentielles et dans les ateliers et sur le plateau et à la technique. Il y a 6 professionnels sur scène : 4 comédien.ne.s, un compositeur -ingénieur son également en jeu dans le rôle du DJ, et un danseur-chorégraphe en jeu lui aussi. Et bien sûr, un éclairagiste-scéno-graphe, une costumière et une assistante. Tout le travail d’écriture a été mené avec une auteure. Mais en fait le professionnalisme a été présent partout, chaque participant contribuant à l'avancée du projet par son investissement dans l'écriture ou dans ses propositions théâtrales, même inconscientes parfois, pour les débutants. Quels que soient nos rôles, professionnels ou non professionnels, nous participons à un projet artistique et humain inhabituel qui, par ce fait aussi, s'inscrit dans une programmation professionnelle.

"L’histoire se passe le temps d’une fête, un anniversaire surprise d’une jeune fille de 20 ans, au 93e étage de cette tour imaginaire."
 

Que raconte donc votre pièce maintenant qu'elle est terminée ? 

Natascha Rudolf : La vie d'une tour de 173 étages, une tour-monde, une tour-ville très précisément située dans cette zone géographique du 93. Une tour où se mélangent les trajectoires d'êtres humains venus d'un peu partout, car rares sont les habitants présents depuis plusieurs générations dans une ville comme Bobigny. 

L’histoire se passe le temps d’une fête, un anniversaire surprise d’une jeune fille de 20 ans, au 93e étage de cette tour imaginaire. Il n’y est pas seulement question de gâteaux, de bougies et de cadeaux, mais aussi de termites, de champignons hallucinogènes, de la préservation des zones pavillonnaires, de psychiatrie, de l’Armée zapatiste de libération nationale, du danger d’ouvrir des huîtres sans torchon, du lustre de Dinteville, d’une fée du VIIe siècle, de débarquements intrigants et j’en passe ! C’est assez foutraque, comme la vie, tout simplement, avec ou sans mode d’emploi… 

Propos recueillis en juin 2018 par Jean-François Perrier