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Le grand théâtre d'Oklahama : la rencontre entre Catalyse et Kafka | Entretien

Étiez-vous familiers de l’oeuvre de Kafka avant cette création ? 

Jean-François Auguste : Pas du tout, j’avais lu La métamorphose, Le procès

Madeleine Louarn : J’avais lu déjà une bonne partie, il y a longtemps, mais de là à avoir conscience de l’oeuvre, pas du tout, loin s’en faut.

"Comment l’individu est écrasé par une norme qui le rejette, qu’il ne comprend pas et en vient à se sentir coupable."
 

Quelles intuitions vous ont fait choisir Kafka comme champ d’exploration ? 

M.L : Il y avait un sujet, récurrent chez Kafka, qui nous intéressait énormément et qui a été la première piste suivie sur la question de la culpabilité et de la faute. Comment l’individu est écrasé par une norme qui le rejette, qu’il ne comprend pas et en vient à se sentir coupable. On pensait que ce sujet pouvait toucher les acteurs, faire friction avec leur propre situation, d’individu ayant du mal à trouver leur place, ne se sentant pas comme il faut. Ça a été notre première entrée. 

Vous vous appuyez sur des textes de Kafka très méconnus, loin des oeuvres phares que sont Le château ou Le procès. Est-ce que vous avez été surpris en rentrant plus en profondeur dans l’oeuvre de Kafka ?

M.L : Découvrir Kafka a été un vrai travail, de soutier comme il aurait dit. C’est une écriture qui déplace beaucoup le lecteur, le perd, lui donne peu de réponses. Il faut se l’approprier. Ce qui m’a le plus surpris c’est son caractère atemporel. Son écriture est très ouverte, hors de toute culture orientée ou définie. On a l’impression qu’elle pourrait parler à tout le monde. 

J-F. A : Il y a deux choses qui nous ont amenés à ne pas adapter une des grandes fables de Kafka. D’abord tous ces textes, posthumes, fragments inachevés, nouvelles…, sont très méconnus et très éloignés des clichés kafkaïens. La deuxième chose, ce sont les acteurs de Catalyse : nous nous sommes très vite rendus compte que ces grandes œuvres ne permettaient pas de créer des connexions avec ces sept acteurs. Si nous avons trouvé des connexions très fortes, c’est justement dans ses derniers textes ou dans son journal. Nous avons alors décidé de faire une adaptation qui mêlerait ensemble plusieurs œuvres de Kafka.

Le grand théâtre d’Oklahama, comme étant une sorte d’armature, une situation kafkaïenne qui permettait d’insérer des figures empruntées à tout l’univers de Kafka — puisqu’elle met en scène des demandeurs d’emploi, des gens qui rêvent simplement d’avoir une place.
 

Comment est-ce que vous avez procédé pour faire cette adaptation avec les acteurs ? 

M.L : Assez vite certaines figures nous ont beaucoup plu. Joséfine la souris dans Joséfine la cantatrice. Rougeaud, le singe qui n’avait d’autre choix que de devenir humain, dans Rapport pour une académie. On s’est aussi rapprochés, petit à petit, du dernier chapitre d’Amerikka, Le grand théâtre d’Oklahama, comme étant une sorte d’armature, une situation kafkaïenne qui permettait d’insérer des figures empruntées à tout l’univers de Kafka — puisqu’elle met en scène des demandeurs d’emploi, des gens qui rêvent simplement d’avoir une place. L’univers kafkaïen dans son ensemble a été dominant pour la question. Un livre aussi, nous a beaucoup nourri. Kafka en colère de Pascale Casanova. Quand on l’a découvert, il rassemblait des textes que l’on avait déjà choisis, par chance, et il nous a permis de mieux comprendre les questions politiques et sociales qui s’y tramaient — comment un mécanisme de domination se met en place sur les gens qui ne sont pas d’emblée inclus ou intégrés, l’extrême violence de l’assimilation.

"Ce système kafkaïen, a permis que toutes les thématiques auxquelles nous tenions chez Kafka : la honte, la faute, l’assimilation comme outil de domination ; puissent rentrer dans la dramaturgie."
 

J-F. A : On pensait au début appeler le spectacle "La Maison Kafka", parce qu’on se demandait quelle forme choisir si l’on n’adaptait pas un de ses grands romans. Est-ce que ce serait un patchwork de textes ? Finalement, on a choisi de raconter l’histoire de ce grand théâtre, aussi en pensant aux acteurs. Là où on en est, dans le travail avec eux, la fiction et la narration sont importantes pour pouvoir s’ancrer quelque part et ne pas rester dans l’abstrait. Et puis suivre un fil narratif permet aussi que les spectateurs qui ne sont pas des passionnés de Kafka puissent entendre une histoire. Cette porte d’entrée du grand théâtre, cette situation ou ce système kafkaïen, a permis que toutes les thématiques auxquelles nous tenions chez Kafka : la honte, la faute, l’assimilation comme outil de domination ; puissent rentrer dans la dramaturgie. Tous les acteurs y ont leur place, comme autant de figures traversées par les problématiques de Kafka.

"Annah Harendt écrit que si l’on devait comparer l’écriture de Kafka à une boisson, ce serait de l’eau. Claire, simple et limpide."
 

Vous dites avoir pensé votre adaptation en fonction des acteurs. Comment avez-vous travaillé avec eux la langue de Kafka ? 

M. L : Annah Harendt écrit que si l’on devait comparer l’écriture de Kafka à une boisson, ce serait de l’eau. Claire, simple et limpide. Mais on n’a pas du tout trouvé cette limpidité dans les traductions françaises. On a décidé de se forger notre propre langue. On a essayé de garder la rhétorique de Kafka, cette manière d’avancer d’un pas et de reculer d’un autre, de toujours balancer le propos, mais on a essayé d’en faire une langue pour le plateau, une langue orale. Presque tout est au présent par exemple, pour garder ce côté spontané de la langue. Il s’agit plus d’une réécriture que d’une adaptation en vérité. 

J-F.A : On a aussi très souvent demandé aux acteurs comment ils le diraient, eux. C’était important qu’ils en fassent leur propre langue.

"Kafka est plein de rhizomes, il ne faut pas chercher une vérité mais une issue, car c’est à la fois une chose et son contraire… Ce propos sur l’oeuvre de Kafka décomplexe et permet de s’en emparer."
 

Est-ce que vous avez eu peur de ne pas être fidèles à Kafka ? 

J-F.A : Est-ce que l’auteur fait autorité ou pas ? Lire Gilles Deleuze sur Kafka nous a beaucoup aidé. Pour lui, Kafka est plein de rhizomes, il ne faut pas chercher une vérité mais une issue, car c’est à la fois une chose et son contraire… Ce propos sur l’œuvre de Kafka décomplexe et permet de s’en emparer. 

M. L : On a essayé d’être fidèles au noyau de sens que l’on avait saisi, ainsi qu’à la manière dont les acteurs se réappropriaient ou étaient touchés par les questions qui se posaient. On a gardé certains paradoxes, la simplicité et la puissance de certaines images : le chatagneau, le singe qui pour sortir de sa cage devait imiter les hommes… 

J-F.A : Ce qui est passionnant c’est que l’on découvre toujours de nouvelles choses, de nouveaux sens possibles. Être vraiment fidèle ici, c’est être fidèle à ce que l’on comprend, ouvrir au maximum le sens de ses mots — et non pas définir une vérité ou un dogme. 

M. L : C’est aussi pour ça que la rencontre entre Catalyse et Kafka a été si forte. Ce ne sont pas des acteurs qui clôturent le sens. Ce n’est pas la compréhension parfaite d’une phrase qui meut leur geste théâtral, c’est autre chose. 

Cette rhétorique dont vous parlez, d’avancer puis de reculer, de saper ce que l’on vient de construire, c’est quelque chose qui vous a inspiré dans votre travail de mise en scène ? 

M. L : Oui, car Kafka en écrivant, essaye de désciller les gens. Il ne leur donne pas d’autorité ou de morale, il met en place une machinerie qui produit des questions et du doute. Je crois que c’est exactement ce qu’on essaye de faire, faire surgir l’idée que les places qu’occupent les gens sont plus tremblantes qu’on ne le croit… Avec Catalyse, c’est particulièrement bienvenu d’être à cet endroit-là. 

Propos recueillis par Pierre Chevalier

 

 

Depuis plus de trente ans, Madeleine Louarn mène avec les comédiens handicapés mentaux de l’Atelier Catalyse, ancré à Morlaix, une expérience de théâtre singulière, joyeuse et extraordinairement fertile. À l’occasion de la création de « Ludwig, un roi sur la lune », nous nous attardons avec eux à tous les détails de la préparation : des répétitions à la grande première.

Au-delà de l’aventure de cette création théâtrale, le film nous propose une rencontre avec ces comédiens, saisissant leur intimité et leur humanité, leur rapport singulier au monde…

Un film de Jean-François Ducrocq et Éric Chebassier

Voir le film