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Magazine

Les italiens, de vrais Suisses

Entretien avec Massimo Furlan et Claire de Ribaupierre

"Se retrouvent donc sur le plateau trois retraités, et trois fils."
 

Comment êtes-vous passés de la forme relativement légère de Blue tired Heroes au spectacle Les Italiens ?

Massimo Furlan : Nous avons eu envie de confronter la génération des « pères », de ceux qui sont arrivés les premiers en Suisse au détour des années 60, à celle des « fils », à laquelle j’appartiens, ceux qui sont nés en Suisse et qui y ont fait toute leur vie. Se retrouvent donc sur le plateau trois retraités, et trois fils.

Quelles professions exercent-ils ou exerçaient-ils ?

Claire de Ribaupierre : En ce qui concerne les « pères », il y a un musicien, un ouvrier et employé de la restauration. Chez les « fils », il y a un chanteur de rock et deux professeurs.

Quelle méthode de travail avez-vous utilisée pour construire ce spectacle ?

C.R. : Nous travaillons à partir de rencontres avec les protagonistes. Nous parlons avec eux, nous posons des questions, ils racontent et nous prenons des notes. Nous n’enregistrons pas nos entretiens et nous ne les obligeons pas à répondre à nos questions s’ils n’en ont pas envie. Ils ont une liberté totale de parole. Pour chaque personne rencontrée, nous établissons une sorte de liste des thèmes qui semble la concerner. Cela peut-être son enfance, ses voyages, son travail, sa retraite, sa famille, les femmes… Puis, nous nous servons de cette matière pour élaborer les dialogues. Nous souhaitons préserver l’oralité des récits et l’émotion parfois douloureuse qui peut en surgir.

M.F. : Nous avions déjà pris conscience avant les entretiens, dans les rapports amicaux que nous avions avec ceux qui deviendront les « fils », de la place que tenait leurs rapports avec leurs pères dans leur vie. C’est aussi un peu comme ça que nous est venu le désir de faire ce second volet.

"Une très forte injonction des « pères » pour qu’ils s’intègrent totalement, en particulier par l’éducation scolaire et la recherche de l’excellence."
 

En introduisant les personnages des « fils », vous avez donc élargi la liste des thèmes que vous aviez abordés précédemment ?

M.F. : Évidemment, puisque ce sont deux générations différentes. Il y a « les Italiens » arrivés dans les années 60, et ceux nés en Suisse dans les années 80. Les premiers ont dû apprendre à s’intégrer dans un pays très différent de celui dont ils étaient originaires ; les autres, à grandir dans un pays qui était le leur, mais pas totalement. Les « fils » ont senti une très forte injonction des « pères » pour qu’ils s’intègrent totalement, en particulier par l’éducation scolaire et la recherche de l’excellence. L’idée de réussite était primordiale pour les « pères » car elle témoignait aussi de la leur.

"Parfois même, certains « pères » refusaient de parler italien car ils souhaitaient que les enfants soient de vrais suisses et qu’ils maîtrisent parfaitement le français"
 

C.R. : Cette complexité des rapports entre les générations se voit très bien quand on aborde le problème de la langue italienne dans ces familles. Les « pères » ont souvent refusé de sensibiliser les « fils » aux dialectes ou langues régionales (pourtant si importants en Italie) car ils symbolisent non seulement un attachement à un pays mais aussi à une communauté villageoise réduite, et donc aux racines les plus profondes. Parfois même, certains « pères » refusaient de parler italien car ils souhaitaient que les enfants soient de vrais suisses et qu’ils maîtrisent parfaitement le français, signe indubitable de leur appartenance à leur pays. Ce désir d’intégration, très fort, ne tient pas compte du désir des enfants qui, en devenant adultes, ressentent parfois un manque, une frustration d’avoir été privés d’une part de leur histoire. Et même si les liens n’étaient pas totalement rompus avec l’Italie, ces « fils » percevaient ce pays d’origine comme un pays de vacances que l’on traversait de temps en temps. Ils étaient pour leurs cousins italiens, des étrangers que l’on enviait.

M.F. : Notre spectacle raconte des trajectoires individuelles qui, bien sûr, recoupent la trajectoire commune de ces immigrés. Il n’est et ne veut pas être exhaustif. Mais je crois que ce rapport à langue est révélateur d’un sentiment assez commun. Il est essentiel pour ceux qui ont le sentiment de conserver une part de leur histoire italienne avec eux. D’autant que nos pères et nos fils vivent en Suisse et n’ont jamais exprimé le désir de retourner vivre en Italie. Ils partagent tous le même territoire de vie.

Avez-vous utilisé d’autres documents que les entretiens pour construire votre spectacle ?

C.R. : Ce sont les récits qui constituent l’ossature et la chair du spectacle. Comme nous connaissons bien l’histoire de cette émigration italienne, nous n’avions pas vraiment besoin de repères historiques.

M.F. : Ces récits ont été pour nous une source d’émerveillement permanent et c’est ce que nous voulions faire entendre. Bien sûr, il y a d’autres éléments qui interviennent comme la musique et les chansons car il est difficile de parler « des Italiens » sans faire entendre des notes de musique ou des chansons, que ce soit celle de Giuseppe Verdi ou de chanteuses très populaires en Italie.

C.R. : C’est l’entrecroisement des récits sur deux générations qui nous a passionnés. Comment tricoter un récit à deux voix, ici à six voix, pour faire entendre les divergence, les nuances d’appréciations, les oppositions et les points communs.

"Cette présence féminine, au-delà de la mama, de l’épouse ou de l’amante, je voulais qu’elle soit sous forme allégorique et qu’il y ait une italienne ET une suissesse"
 

Il n’y a pas que les « pères » et les « fils » dans votre spectacle mais aussi deux danseuses. Pourquoi ces ajouts ? Est-ce pour éviter le théâtre documentaire ?

M.F. : Non. Nous voulions qu’il y ait des femmes puisqu’elles sont omniprésentes dans les pensées et le quotidien des hommes italiens. Vous n’avez pas une émission de la télévision italienne, surtout de divertissement, où le présentateur n’est pas accompagné par une présentatrice, même si ces femmes sont souvent présentées comme des bimbos sans beaucoup de cervelle. Cette présence féminine, au-delà de la mama, de l’épouse ou de l’amante, je voulais qu’elle soit sous forme allégorique et qu’il y ait une italienne ET une suissesse, une représentant la Confédération helvétique, l’autre la République italienne. Elles ont chacune un monologue où elles expriment leur ressenti de femmes, ce qui, bien sûr, fait entendre autrement les récits d’hommes grâce à ce contrepoint. La danseuse italienne représente aussi la troisième génération de l’émigration puisqu’elle est née en Italie puis elle est partie en France à douze ans où elle a fait ses études avant de s’installer en Suisse. La danseuse suisse vient de Berne et incarne d’abord le fantasme mythologique de la Suisse éternelle dans son armure et avec son épée.

"Notre spectacle n’est pas du théâtre documentaire mais une vraie fiction théâtrale à partir de mots qui nous ont été confiés."
 

C.R. : Nous voulions installer un déplacement, un pas de côté, en demandant aux danseuses de nous rejoindre. Notre spectacle n’est pas du théâtre documentaire mais une vraie fiction théâtrale à partir de mots qui nous ont été confiés. Les protagonistes sont des acteurs puisque ces amateurs jouent chaque soir un rôle qui est chargé de leurs propres expériences, décalées et réécrites par nos soins.

Pourquoi n’y a-t-il pas de récits de femmes italiennes ?

M.F. : Parce que ce sont des hommes que nous avons rencontrés sur cette terrasse du Théâtre de Vidy, où ils ne sont jamais accompagnés de leurs épouses. Ce sont eux qui sans doute incarnent le plus cette émigration du travail pendant que les femmes restaient le plus souvent au foyer. Les femmes ont toujours été plus silencieuses, surtout celles de cette première génération à qui l’on a imposé ce déplacement pour suivre un mari et élever les enfants. Mais elles sont très présentes dans le récit des hommes C’est une époque où la structure familiale est encore terriblement machiste.

Propos recueillis par Jean-François Perrier, mars 2019