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Magazine

L’importance de la représentativité

Entretien avec Laëtitia Ajanohun et Jean-François Auguste

Comment caractériseriez-vous le mouvement Nappy aujourd'hui ?

Jean-François Auguste : Le mouvement « Nappy » est né au début des années 2000 aux Etats-Unis. Il a fortement été médiatisé sur internet et était d’abord centré sur le bien-être et le bio. Il a contribué à déplacer la connotation très militante des coupes afros nées dans le sillage des mouvements des droits civiques représentés dans les années 70 par le Black Power et les Black Panthers. Pour la création de Love is in the hair, le cheveu crépu n’a été que le prisme d’entrée d’où ont surgi de multiples thématiques liées aux discriminations. Il permet aussi de questionner une société occidentale qui impose à tout va, et notamment des codes de beauté. Les cheveux, comme la couleur de la peau, ne sont jamais un sujet neutre. Ils ont toujours été utilisés pour racialiser et pour hiérarchiser.

"Nous avons donc cherché une construction dramaturgique qui s’adresse à chacun de façon directe."
 

Cette pièce appartient-elle à ce qu'on nomme « le théâtre documenté » ? Si oui à partir de quels documents avez-vous travaillé ?

JF.A : Nous avons dirigé pendant un an et demi plusieurs ateliers de pratiques artistiques en milieu scolaire et avec des amateurs adultes afin d’écouter et recueillir des expériences personnelles pour nourrir cette nouvelle création. Cette pièce appartient effectivement au « théâtre documenté » et non au « théâtre documentaire ». Tout d’abord parce que Laëtitia Ajanohun a écrit une fiction à partir de ces matériaux et parce que les personnes qui sont sur le plateau sont des acteurs et non des amateurs. Nos outils ont été très divers pour définir les axes dramaturgiques : des interviews que nous avons menés, des articles de journaux, des romans (Americanah de Chimamanda Ngozi Adichie), des essais (L’assignation, les Noirs n’existent pas de Tania de Montaigne, Codes noirs, de l’esclavage aux abolitions avec l’introduction de Christiane Taubira et des textes présentés par André Castaldo), des thèses universitaires, des documentaires (Ouvrir la voix d’Amandine Gay), des chansons de Nina Simone… Et à partir de toute cette matière, il y a eu nos discussions et regards croisés sur le sujet, et ce, à partir de notre couleur de peau respective. Regarder la/les place(s) des personnes noires et celle(s) des personnes blanches dans notre société française. Pour cela je ne souhaitais pas mettre en scène une pièce narrative, avec une histoire, un dénouement, etc. Des films comme Green Book, Twelve years a slave et bien d’autres, produisent effectivement un effet empathique. On se dit « C’est vraiment horrible », « oh mon dieu les pauvres… »… Pour moi, ces films ne poussent pas l’individu (bien sûr je parle de mon point de vue en tant que personne blanche) à se questionner sur son rapport aux discriminations, aux différentes formes de racisme, dans le présent de la société dans laquelle il vit. À la question : « Êtes-vous raciste ? », personne ne répondra « oui » ou il y aura « Je ne suis pas raciste, mais… » ou la fameuse réplique de Nadine Morano « Je ne suis pas raciste, j’adore le couscous ». Nous avons donc cherché une construction dramaturgique qui s’adresse à chacun de façon directe.
 


Le travail à partir de documents a-t-il modifié votre écriture dramatique ?

Laëtitia Ajanohun : C’est bien plus le fait de travailler en compagnonnage avec Jean-François Auguste que le travail à partir de documents qui m’a insufflé une toute autre manière d’aborder ce texte. Quand un début d’histoire, ou de questionnement s’invite en moi, tout devient document : une lecture hasardeuse ou choisie, une conversation, une rencontre, un souvenir faisant écho à la problématique, une réplique de film, une légende urbaine, un clip, un détail dans le récit personnel d’une comédienne, les tics de langage d’un comédien. D’habitude, je suis seule à glaner, à construire les trajets de ma pensée, à planifier comment raconter, à me confronter à mes propres doutes. Dans ce cheminement, il m’a fallu entrer en dialogue avec les problématiques soulevées par Jean-François, ses lectures, ses préoccupations, ses désirs esthétiques, ses incertitudes. Les discussions furent longues et les essais nombreux avant de trouver un fil à dérouler puis à tisser. Nous nous sommes, tous deux, déplacés dans des endroits inattendus. Le rire s’est imposé à nous avec ce qu’il comporte comme libération et comme « risque » et la multitude de paroles pour ouvrir le champ, les points de vue nous semblaient nécessaires.

Si j’ai accepté d’embarquer sur ce projet en tant qu’autrice c’est sans doute parce qu’un des premiers mots que Jean-François m’a dits était accompagné d’un article pluriel indéfini et il prenait ainsi pour moi tout son sens : des humanités. C’est aussi parce que j’entendais déjà au loin ronfler la question mal fagotée et grossière de la légitimité. Une question qui crisse, qui me gratte. Est-ce qu’un visage pâle-crâne chauve au mitan de sa vie n’ayant sans doute dans sa généalogie aucune histoire de colonisés peut mettre en scène la parole du peuple des crépus ? J’espère qu’un artiste n’a pas à justifier la conformité de sa motivation, ni à devoir répondre à une escouade qui soupèserait le bien-fondé ou la validité de son intention, que certains « sujets » ne sont pas l’apanage des uns, et que certains questionnements la propriété des autres. J’espère que ce qui rend légitime un artiste c’est ce qu’il donne à voir, à entendre, à penser et le chemin qu’il emprunte, qu’il façonne pour le faire…Que certains d’entre-nous s’intéressent à des « sujets » qui ne leur sont pas évidents est, à mon avis, salutaire. Il me semble que le déplacement est une des clés à dégoter pour faire société aujourd’hui, ou plus largement pour faire monde.

"La société française est un ensemble de réalités mais aussi de fictions que l’on a organisées pour tenter de vivre au mieux sur un territoire."
 

Au cœur de ce projet, il y a la représentation que l’on veut donner de soi-même. Cette question de l’identité imposée, choisie ou troublée, vous paraît-elle essentielle aujourd’hui pour comprendre les crispations qui traversent la société française ?

L.A. : Étant donné que j’abhorre toutes discriminations, je refuse de me réduire à une appartenance dictée par ma couleur de peau, mes origines, ma nationalité, mon sexe, ma sexualité, etc. Je cherche à ne pas considérer ma voisine ou mon voisin comme un être simplifié. Est-ce que j’y arrive en permanence ? Nous sommes inévitablement une chose et aussi toute autre chose, nos identités sont mouvantes et indéfinies. Rien de nouveau n’est raconté ici. La société française est un ensemble de réalités mais aussi de fictions que l’on a organisées pour tenter de vivre au mieux sur un territoire. Là où le bât blesse, c’est que les réalités sont de plus en plus complexes et que les fictions demeurent manichéennes. L’Ailleurs (dangereux, étrange, carnassier, sauvage, indompté selon la légende) qui était (et qui reste) à vendre, à troquer, ou à coloniser pour le mieux vivre de tous (!) compose aujourd’hui un pourcentage non négligeable de la société française. Et malgré le fait que cet Ailleurs ou cet Autre n’en soit plus un, puisqu’il partage le même espace, d’innombrables fantasmes (volontairement perpétrés, ataviques ou impensés) demeurent.

L'image dominante d'une beauté « blanche aux cheveux lisses » est-il pour vous comme une trace encore efficiente de la colonisation française ?

JF.A : Croyez-vous que d’avoir répété à des personnes, pendant des siècles et sur des générations entières, que leur couleur de peau n’était pas belle et qu’ils n’avaient pas les bons cheveux peut ne pas laisser de trace encore efficiente ? Les images positives dans l’inconscient collectif européen sont des images de personnes blanches représentées dans la peinture, la littérature, le spectacle, les héros galvanisant la nation, etc. On peut aussi se tourner vers les Etats-Unis : Michelle Obama a reçu des milliers de tweets de la population afro-américaine pendant les deux mandats de son mari, en lui demandant d’apparaître au moins une fois dans une cérémonie officielle avec ses cheveux au naturel. Demande qu’elle n’a jamais (pu) honorée. Le New York Times avait écrit un article à ce sujet, en expliquant que si elle s’était présentée avec ses cheveux au naturel pendant les campagnes présidentielles ou les mandats de son mari, Barack Obama n’aurait jamais été élu ou réélu. Il est facile de comprendre qu’il n’y avait pas que des enjeux esthétiques… Voilà pourquoi les américains sont si étonnés quand ils voient Christiane Taubira se présenter sur des plateaux de télévision avec ses cheveux au naturel tressés… L’importance de la représentativité.

Propos recueillis par Jean-François Perrier en mai 2019