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Nathan !? — Entretien avec Nicolas Stemann

Le titre de votre spectacle Nathan !?, avec ce point d'exclamation suivi d'un point d'interrogation, est-il indicatif de votre questionnement ?

Nicolas Stemann : Évidemment c'est le signe que si l'on veut traiter de l'idée de tolérance aujourd'hui on ne peut pas seulement en rester à un discours positif tel que le propose Lessing. Le rationnel ne peut pas être la seule clé de lecture. Il faut donc questionner la pièce à partir de là où l'on en est aujourd'hui pour tenter de trouver une réponse qui soit plus en accord avec notre époque qui n'est plus identique à celle de Lessing, ce XVIIIe siècle des Lumières. Il me semble que la tolérance généreuse ne suffit plus face à la montée des extrémismes parce qu'elle est peut être très exigeante pour nos contemporains et qu'elle ne répond plus totalement à ce dont ils pensent avoir besoin. 

Pour questionner le texte de Lessing vous avez ajouté deux textes de la dramaturge autrichienne Elfriede Jelinek. Pourquoi ce choix ?

N.S. : Parce qu'elle ne cesse de poser les vraies questions, les questions dérangeantes. Il me semblait qu'à l'idéalisme de Lessing il fallait opposer, ou tout au moins faire entendre, la parole plus réaliste, plus matérialiste de Jelinek qui a baigné dans le marxisme. Elle questionne très directement la pièce, elle met en valeur les contradictions même qui existent dans ce texte, par exemple des contradictions qui existent dans la famille de Nathan. Elle met en valeur l'autoritarisme d’un père qui exige de ses enfants cette tolérance qu'il présente comme obligatoire. Mais la pièce de Lessing ne doit pas être considérée comme d'un autre âge. Elle est extrêmement contemporaine quand elle insiste sur l'hypocrisie des religions.

"Visiblement on ne peut plus en rester à une vision idéaliste du monde et de l'humanité"

 

Les textes de ces deux auteurs sont-ils mêlés ?

N.S. : Absolument. Cela permet de provoquer comme un court-circuit, de faire jaillir des étincelles entre les énergies de ces textes. Visiblement on ne peut plus en rester à une vision idéaliste du monde et de l'humanité. Les dernières élections américaines ont montré que face à une candidate défendant assez traditionnellement la raison et la tolérance, c'est un candidat faisant appel à l'inconscient, aux sentiments primitifs profonds qui a gagné, même après deux mandats d'un président noir... Cela nous oblige à sortir de nos schémas d'analyse bien pensants..

Vous restez fidèle au texte de Lessing que vous faîtes entendre intégralement ?

N.S. : Bien sûr nous ne changeons pas un mot du texte original. Nous racontons l'histoire, nous mettons en valeur les idées qui traversent ce texte mais nous faisons aussi entendre autre chose grâce à Jelinek. Nous ne construisons pas un spectacle réaliste, nous essayons surtout d'être dans le cerveau des personnages qui expriment ces idées différentes.

"Il ne faut pas jeter la tolérance dans les poubelles de l'histoire mais il faut être très conscient des dangers réels qui la menace"


Vous parlez des contradictions de Lessing. À quoi pensez-vous ?

N.S. : On ne peut pas ne pas se questionner sur ce personnage de Nathan, le juif qui bien sûr est riche. Il y a là un cliché antisémite assez évident. Est-ce que si le juif n'est pas riche il est mis de côté dans la société et peut être éliminé ? Sa parole n'est-elle audible que parce qu'il est riche et donc protégé par sa richesse ? On s'éloigne un peu de l'idéalisme si on commence à se poser ces questions. Il y a tout d'un coup un effet de réel dérangeant. En jetant sur scène cette pièce considérée comme idéaliste, on veut la confronter à notre réalité. J'aime infiniment cette pièce mais je crois qu'on ne peut pas la mettre en scène aujourd'hui sans la questionner. C'est la deuxième fois que je la mets en scène avec toujours cette idée qu'il ne faut pas jeter la tolérance dans les poubelles de l'histoire mais qu'il faut être très conscient des dangers réels qui la menace. Et comme on le fait au théâtre, on peut le faire avec force. Il y a dans la pièce de Lessing une phrase qui nous a beaucoup intéressé quand Nathan parlant de sa maison brûlée à reconstruire dit qu'il y aura aussi une place pour une cave. Je crois que le texte de Jelinek s'inscrit dans cette cave, dans les dessous de la maison, dans ce qu'on ne voit pas de l'extérieur. Elle a déjà écrit sur ces caves qui dissimulent et dans lesquelles il se passe des choses peu avouables, ainsi la séquestration de jeunes filles par des pères incestueux comme cela c'est produit en Autriche, pays de la respectabilité. Cette image de ce qui se cache est très importante pour cet écrivain qui refuse le consensus. Elle pose donc la question de ce qui se cache dans la cave de la maison de Nathan et qui un jour va ressortir violemment. Ne faut-il pas se questionner sur ces extrémistes qu'on présente trop souvent comme des fous, des illuminés, ne faut-il pas aussi regarder ce qui se cache derrière cette vision sans doute trop réductrice. Dans la cave de Lessing, il y aussi le mouvement de colonisation qui commence alors qu'on est dans le siècle des Lumières… 

En parlant de son écriture Elfriede Jelinek dit qu'elle écrit une langue « recomposée », à la façon de Karl Kraus, autre écrivain autrichien célèbre pour sa pièce Les derniers jours de l'humanité. C'est votre sentiment ?

N.S. : J'ai bien sûr beaucoup d'estime pour cette écriture que j'ai déjà beaucoup fait entendre sur les plateaux puisque je suis dans une sorte de partenariat artistique avec Jelinek qui a écrit plusieurs textes pour moi. C'est une écriture qui peut paraître compliquée au premier regard mais dès qu'on la fait entendre sur le plateau, elle s'éclaire très vite. C'est vraiment une langue faite pour être dite, c'est une langue qu'il faut « jouer ». C'est une langue corporelle, sensuelle.

Elle dit aussi que sa langue est un peu comprise en Autriche et pas du tout en Allemagne…

N.S. : Elle dit en effet qu'elle écrit une langue provinciale. Mais c'est un malentendu très constructif. On doit constater que les plus grands dramaturges de langue allemande en ce moment, Jelinek, Peter Handke, Thomas Bernhard sont pour la plupart des autrichiens. Les allemands pensent parfois que c'est une langue poétique, très construite… Mais je crois que les autrichiens parlent vraiment comme Jelinek.

Vous êtes ami avec Elfride Jelinek. Cela vous permet-il de travailler avec elle sur ses textes ?

N.S. : Nous sommes très amis mais je ne parle jamais de ses textes avec elle, même quand j'ai un souci par rapport à ce qu'elle a écrit. Je préfère le malentendu à l'explication. 

Dans son discours pour recevoir son prix Nobel, elle dit elle-même que ce sont les mots qui l'appellent, qu'elle suit son écriture…

N.S. : Elle écrit très vite, dans l'instant… Nous avons utilisé deux textes écrits après les événements tragiques qui ont eu lieu en France, le premier à la suite de l'attentat contre Charlie Hebdo et le second après le massacre du Bataclan, texte qu'elle a écrit à ma demande pour être intégré aux représentations de Nathan !?. Mais je ne lui avais pas demandé d'écrire spécialement sur le Bataclan. C'est elle qui a choisi ce thème. Dans ce texte, elle exprime clairement un paradoxe : elle écrit sur un événement sur lequel elle ne sait pas trop quoi dire, car le langage est limité pour vraiment exprimer une pensée. Elle témoigne de cette difficulté avec une grande honnêteté.

"Il fallait travailler sur la confusion et la destruction, sur une sorte d'explosion. Un moment chaotique à l'image de notre monde"


Votre spectacle questionne aussi des formes différentes de représentation ?

N.S. : Il fallait utiliser différentes formes d'énergie correspondant à la diversité des textes. Il fallait faire entendre les mots de Lessing avec une grande précision, ce qui correspond à la partie « radiophonique » du début de la représentation, quand le texte est dit au micro par les comédiens dans une forme un peu musicale. Par contre, quand nous nous confrontons au présent, à notre quotidien, il fallait travailler sur la confusion et la destruction, sur une sorte d'explosion. Un moment chaotique à l'image de notre monde, même si l'Europe est un peu protégée de ce chaos. Nous apportons sans doute des solutions trop simplistes face à la complexité du monde. Mais à la fin,  nous revenons à la pièce de Lessing car nous n'avons pas d'autre alternative que la tolérance. C'est à ce moment-là qu'on unifie les différents éléments sur lesquels nous avons travaillé. Mais pour vraiment faire entendre ces textes, il a paru évident qu'il fallait aussi avoir une diversité au niveau des comédiens, différences d'âges, différences d'origine, de culture. C'est une distribution en totale fidélité avec les personnages que Lessing a imaginé. Nous montrons comment cette utopie d'un monde tolérant pourrait se réaliser, comme elle se réalise quand tous les comédiens s'unissent pour jouer une même pièce.

Propos recueillis par Jean-François Perrier en juin 2017.