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Magazine

Ouvrir les imaginaires, créer des possibles

Entretien avec Magali Tosato autour de Profil

Quelles ont été vos premières motivations pour vous engager dans ce projet ?

J’ai travaillé pour la première fois avec Daddy Kamono en 2017 sur Amour/Luxe qui traitait des procédures de contrôle de présumés mariages blancs. Pour ce projet j'avais un casting de comédiens, qui, plus ou moins directement, avaient été confrontés à ces situations : une comédienne colombienne et un comédien mexicain. Daddy n’avait pas expérimenté cette situation, tout en ayant acquis la nationalité française, mais son itinéraire (ayant vécu au Congo, puis exilé en France) et son expérience de la scène pouvaient apporter d’autres points de vue tout aussi éclairants. Notre rencontre a été très riche et il a trouvé mon projet enthousiasmant. Le courant est bien passé même s’il a fallu du temps pour que nos points de vue convergent et que nous trouvions la manière adéquate de traiter le sujet. Nous nous sommes bien accordés sur le plan artistique et cela a fait sauter un verrou : à partir de son expérience personnelle, d’un témoignage retravaillé, Daddy avait beaucoup à dire et à partager. Alors que nous travaillons au Théâtre de Vidy (Lausanne), il m'annonce qu’il écrit un texte. Puis il m'envoie un premier jet de Profil et ma première motivation a été de répondre à l'appel de Daddy, un acteur que j’estime beaucoup et qui arrive avec un texte suscité par notre rencontre. Je me suis dit qu’on allait pouvoir approfondir la question de l’œuvre qui part d'un témoignage pour créer une fiction. Et puis la question des assignations - enfermer des personnes dans une image qu'on se fait d’elles - est un sujet qui me touche énormément et je pense que le théâtre a ce pouvoir d'ouvrir les esprits, les imaginaires, de créer des possibles.

C'est la première expérience de Daddy Kamono comme auteur ? Comment s’est déroulée la phase d’écriture ? 

Daddy a toujours écrit mais Profil est le premier texte qu’il a réellement souhaité porter sur un plateau en tant qu’acteur. Le premier jet qu’il m’a envoyé était déjà un texte complet, mais il s’est beaucoup transformé par la suite. J'ai commencé par lui transmettre un commentaire assez général sur l’idée, puis cela a été un processus d’à peu près deux ans, dans un dialogue permanent avec des coupes, des réajustements du texte. J'ai trouvé Daddy extrêmement ouvert comme auteur car c'est quelqu'un qui connaît le plateau. J'ai travaillé avec d'autres auteurs et cela n’a jamais été aussi simple !

C'est la deuxième fois après Amour/Luxe que vous vous intéressez aux discriminations. Comment expliquez-vous cette sensibilité ? 

Je suis née en Suisse romande, j'ai fait mes études à Berlin où je suis restée. Je réside en Allemagne mais j'ai toujours travaillé entre la Suisse et l’Allemagne. Mon père est d'origine italienne, naturalisé, et mes grands-parents, mes oncles et tantes sont en Italie. Ce n'est pas une grande histoire d'immigration mais cela m’a marquée  ! Mon père est un politicien de gauche qui s'est beaucoup engagé sur la question de l’immigration, notamment pour les sans-papiers, il a beaucoup œuvré pour des régularisations collectives en Suisse quand il a eu un certain pouvoir politique. Il avait imposé que les sans-papiers puissent avoir accès à l’apprentissage. C'est un sujet dont je dirais que j'ai hérité par ma famille. Mes grands-parents font partie des Italiens qui sont rentrés en Italie au moment de la crise économique des années 70. C’était une volonté politique : on était venu les chercher avec des bus dans les années 50 en leur disant qu’on avait besoin de gens pour travailler, puis au moment de la crise économique on ne les a pas retenus. Le sujet des discriminations m'a toujours interpellée, y compris bien sûr les discriminations de genre.

Je pense que c'est cela qui est essentiel : comment diversifier les récits. Réaliser qu’il n'y a pas une histoire de l’immigration, il n'y a pas une histoire de la discrimination, il n'y a pas un problème et une solution, il y a de multiples facettes.

 

Que pensez-vous de la situation en Europe de ceux que l’on appelle les « acteurs racisés » ? 

C'est une question très large ! Je trouve très judicieuse par exemple l'idée des « blind cast » (casting à l’aveugle - ndlr), de plus en plus utilisés dans les séries américaines, je ne sais pas où cela en est en Europe. Dans un blind cast peu importent la couleur, l’accent, le poids, la crédibilité des âges, on est dans une fiction, tout le monde peut jouer tout le monde et on y va au hasard. Artistiquement, c'est une très belle initiative, cela ouvre tout à coup des perspectives. Mais au-delà de cet aspect, ce qui me paraît vraiment essentiel, c’est la question de la diversification des récits. J’ai l'impression que c'est cela qui pêche, c’est que l’on raconte toujours la même chose pour certaines catégories de personnes. Si quelqu'un vient raconter son histoire d'exil on va lui accoler la catégorie « histoire d’exil », et dans une discussion de programmation on va entendre : ah mais on a déjà une « histoire d’exil » cette année ! Et là j’ai envie de répondre : oui d’accord, mais il y en a beaucoup et elles sont toutes différentes, et toutes intéressantes. Du reste, des histoires sur un homme qui est roi et qui a un problème de pouvoir il y en a quarante cette année dans votre programmation ! C’est la même chose avec les femmes : si on arrive avec un sujet qui a trait à l'histoire d'une mère, on va s’entendre dire : la maternité on l'a eu déjà une fois cette année. Mais là encore, il s’agit certainement d’une autre façon de la vivre. Et je pense que c'est cela qui est essentiel : comment diversifier les récits. Réaliser qu’il n'y a pas une histoire de l’immigration, il n'y a pas une histoire de la discrimination, il n'y a pas un problème et une solution, il y a de multiples facettes. Daddy établit un lien personnel entre son histoire et la mort de son père, c’est très particulier, on n'est pas du tout dans une généralité. La question est celle du partage des pouvoirs, au sens de : qui a le droit de dire, de se raconter. Il me semble que là-dessus il y a encore beaucoup à faire, et beaucoup à gagner aussi d’une féconde diversité.

Profil évoque la question des castings stéréotypés.

Bien plus, en évoquant le gouffre d’un acteur qui affronte le plateau, Daddy Kamono raconte tout autant celui d’un homme qui s’affronte à la vie et au hasard de la naissance. Sous forme de récit autofictionnel, il renverse le déséquilibre inhérent aux situations de casting et donne à l’acteur l’opportunité de mener le jeu, de se raconter. Il se sert de la fiction, du théâtre, pour déployer une parole qui nous conduit bien au-delà de ce casting stéréotypé. Nous, face à lui, qui l’écoutons et le regardons jouer, sommes également renvoyés à nous-mêmes : que regardons-nous, qu’entendons-nous  ? Ce qui se joue dans le rapport à l’autre, dans l’inconscient social qui charrie normes et peurs, dans la stigmatisation comme dans la rencontre, est tout entier dans cet instant de théâtre. À propos des castings, je pense que la diversité sur la scène passe par la diversité dans les équipes, cela implique que l’on crée autrement, que l’on conçoive que toute personne puisse amener ses images, ses idées. D’ailleurs quand je pense à Richard III, dont il est question dans Profil, je me dis que cela serait une excellente idée de le mettre en scène précisément avec Daddy Kamono, parce que l’on pourrait tisser des liens très intéressants entre Richard III et l’histoire récente du Congo.

Propos recueillis par Tony Abdo-Hanna en avril 2021
Photos : © Samuel Rubio