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Magazine

Retour sur le Quartier Général Ouagadougou / Le Caire / Bobigny

La Saison Africa2020 à la MC93

Ambiance festival en ce mois de juillet 2021 à la MC93 : sont annoncés chaque jour quatre à cinq événements, entre spectacles, débats et ateliers. La maison bruisse de flux de visiteurs qui s’entrecroisent et concoctent leurs parcours, j’en suis un parmi d’autres, attiré par les diverses propositions émanant ou inspirées du continent africain, en escale balbynienne pour dix jours, dans le cadre de la Saison Africa2020. Sollicité en tant que reporter maison pour raconter mon itinéraire dans ce Quartier Général Ouagadougou / Le Caire / Bobigny, reporté plusieurs fois du fait de la pandémie, je vous en restitue les impressions au hasard de mon exploration.

Jeudi 1er juillet


Vers 17h, les trois initiateurs du QG l’inaugurent par une table ronde : Hortense Archambault, directrice de la MC93, et Artistide Tarnagda, metteur en scène et directeur du festival Les Récréâtrales à Ouagadougou, sont présents ; Ahmed El Attar, metteur en scène et directeur du festival D-Caf au Caire, à peine remis du Coronavirus, les rejoindra bientôt via Zoom. La rencontre, animée par Séverine Kodjo-Grandvaux, journaliste et invitée régulière des Ateliers de la pensée à Dakar, permet de dresser un état des lieux de l’activité théâtrale africaine et de ses rapports avec l’Europe : il en ressort que les besoins et les apports sont mutuels. L’initiative de la Saison Africa2020 est appelée à fructifier en de plus amples échanges, y compris panafricains. En conclusion, l’ouverture officielle est proclamée par la commissaire de la Saison N’Goné Fall.

Le hall de la MC93 s’est transformé pour la circonstance : en vis-à-vis de l’espace dédié à la restauration se dresse un petit dédale de stands proposant des produits artisanaux ; le coin de la librairie Petite Égypte occupe sa place habituelle et, devant la baie vitrée, des bancs et quelques cubes agrémentés de coussins dessinent une agora qui sera dédiée, selon l’heure, aux débats, à des ateliers ou à des jeux d’enfants, sous un assemblage de tissus multicolores suspendu au plafond tel un cerf-volant géant. Cette scénographie du hall est l’œuvre, m’apprend-on, de Jeanne Fournier, étudiante en architecture et scénographie de l’École Paris-Belleville, qui a effectué son stage de fin de mastère à la MC93.

Je me rends à 18h30 à la représentation de Traces - Discours aux nations Africaines dont j’ai eu l’occasion de lire le texte, un appel humaniste vibrant du Sénégalais Felwine Sarr, présentant par endroits, m’avait-il semblé, un aspect quelque peu sentencieux. Comment le texte va-t-il s’incarner ? Plus aucune ombre au tableau face au sourire du Burkinabé Étienne Minoungou, sa puissance bonhomme et son interprétation malicieuse. L’acteur, conseillé par Aristide Tarnagda, manie le verbe avec une précision métonymique, des nuances réjouissantes : ralentis, silences abrupts, accélérations, interpellations du public, distillant la douce ironie plutôt que la harangue, ménageant de rares moments de véhémence à point nommé. Son duo avec son compatriote musicien et chanteur Simon Winsé est fluide et enchanteur, le public est au diapason, les saluts en attestent.

"Je suis frappé par l’injonction « Ne te réconcilie pas » qui ponctue le texte éponyme de l’égyptien Amal Donqol, clamant que faire la paix est souvent synonyme de compromission, lâcheté, convoitise"


En soirée, durant Poésies d’Afriquia, une heure conçue par Ahmed El Attar consacrée à des poètes du continent africain, je suis frappé par l’injonction « Ne te réconcilie pas » qui ponctue le texte éponyme de l’égyptien Amal Donqol, clamant que faire la paix est souvent synonyme de compromission, lâcheté, convoitise. L’appel aux armes de cette poésie belliqueuse me laisse pour autant perplexe. Il y a une heure Felwine Sarr nous invitait, lui, à renoncer à toute violence… Question ouverte.

Rien de tel qu’un verre de vin pour prolonger la réflexion avec des convives de rencontre. Alors l’unanimité s’instaure autour du buffet préparé par la cheffe invitée, Clarence Kopogo, qui aura bientôt l’occasion d’animer une table ronde et des ateliers culinaires. Ce soir au menu : salade de manioc, bananes plantain, croquettes de bœuf et de légumes, diverses sauces plus ou moins pimentées, dessert au tapioca, cacahuètes et vanille. Le vin de la maison est proposé au côté de cocktails de jus de fruits au gingembre ou au bissap. Le dépaysement gagne les papilles.

Samedi 3 juillet


Arrivé en fin d’après-midi, des amis festivaliers me racontent 30 Nuances de Noir(es) que j’ai manqué : une procession à travers Bobigny, une marche des fiertés noires, essentiellement féminine, accompagnée par un orchestre style Nouvelle-Orléans, avec un chœur chantant « fuck you » sans acrimonie, esquissant des danses inspirées notamment du hip hop : des curieux aux fenêtres des immeubles au passage sur la dalle Paul-Éluard, puis l’arrivée en pleine fête de la ville et l’accueil joyeux de flâneuses et flâneurs balbyniens.

J’assiste à la représentation de Incendios, reprise de la pièce de Wajdi Mouawad par le metteur en scène mozambicain Victor de Oliveira avec une troupe de son pays. Saisissement, émotion déferlante : la tragédie opère profondément, le texte surtitré de cette version portugaise, donnée par des actrices et acteurs habités, évoquant la guerre civile et les déchirements humains qu’elle entraîne, laisse à la fois accablé par la restitution du malheur et admiratif devant une telle expressivité. Là encore, la question a émergé et été débattue par deux protagonistes, amies et militantes, du recours ou non à la violence face à un ennemi sans scrupules…

Mercredi 7 juillet


Dans l’après-midi je me promène dans le hall. Attiré par un étal de bouteilles je fais l’acquisition de bières artisanales, brassées à Paris, inspirées par la bière au mil brassée en Afrique de l’Ouest, au gingembre et au manioc : provisions pour les chaudes soirées d’été qui tardent à arriver. Je suis rejoint par Aristide Tarnagda qui choisit un jus de gingembre à consommation immédiate. En face, le responsable du coin librairie, Oumar, est un habitué de la maison, membre du Conseil des jeunes (groupe réuni par la MC93 pour débattre des spectacles et les promouvoir auprès de sa génération), grand lecteur, frais diplômé en ingénierie biomédicale, ayant suivi les ateliers d’écriture de Penda Diouf et qui se découvre une passion de libraire. Les meilleures ventes depuis l’ouverture du QG me rapporte-t-il ont été réalisées par les textes des pièces présentées (Traces, Incendies, Pistes), divers livres de Felwine Sarr et les anthologies poétiques. Noire n’est pas mon métier (Seuil), manifeste collectif de seize comédiennes noires dénonçant les discriminations et stéréotypes auxquels elles sont confrontées, rencontre également un franc succès.

Nous sommes de plain-pied dans la thématique de l’émission Kiffe ta race, la table ronde autour de Penda Diouf organisée en salle de lecture à 18h30. Il s’agit de l’enregistrement du podcast en direct, animé par Rokhaya Diallo et Grace Ly pour Binge Audio. L’auteure de Pistes (que je verrai vendredi) raconte le choc originel de sa révélation au théâtre : une représentation en 2004 à la MC93 de La Cerisaie mise en scène par Jean-René Lemoine avec exclusivement des actrices et acteurs noirs. Un possible prometteur. S’ensuit l’écriture de textes et l’engagement pour une meilleure représentation des personnes noires sur scène tout en pratiquant divers métiers, dont agent d’accueil à la MC93, puis bibliothécaire créant le label Jeunes textes en liberté voué à la diversification des récits ou témoignages manquants ou minorés, et la chasse aux stéréotypes. Penda Diouf souligne la place stratégique des bibliothèques dans l’appréhension d’un monde où chacun puisse se sentir représenté. La jeune femme est posée, volontiers rieuse malgré l’âpreté de certaines anecdotes, d’une élégante détermination.

Écoutez les trois soirées Territoires en mouvement avec Penda Diouf

 

Enchaînement immédiat avec le spectacle Truc d’Ouf du collectif La Fleur : pure jubilation musicale et visuelle avec des danseuses et danseurs hors pair, inventifs, libres, heureux, drôles. Comme toujours avec le collectif afro-européen le déroulement apparemment foutraque est très construit avec des interventions faussement improvisées et subtilement politiques sur la beauté de l’hybridation qu’elle soit musicale, culturelle ou de genre. Un moment de légèreté et d’exultation, à rebours salutaire d’une certaine anxiété des temps présents, sans être frivole pour autant.

"Il est vrai que d’une manière générale les thématiques invoquées par les artistes du QG sont au diapason d’un monde post-utopique, inquiet, en quête de lucidité et d’historicité."


Il est vrai que d’une manière générale les thématiques invoquées par les artistes du QG sont au diapason d’un monde post-utopique, inquiet, en quête de lucidité et d’historicité. La représentation de l’être social tend à évincer celle de l’être intime. Heureusement la gravité n’exclut pas l’humour, le constat tragique se charge de poésie et chante l’humanisme, les récits sombres, les dénonciations politiques et sociales ne s’enlisent pas dans l’accablement. Il s’agit plutôt d’alertes sensibles, nuancées, énergiques.

Tout cela suscite débat, des groupes spontanés échangent fréquemment autour du bar ou sur le parvis dans une envie de réflexion commune : spectateurs, artistes et membres de l’équipe de la MC93. Ces derniers sont très mobilisés pour l’événement : accueil, projets avec les publics, communication, production, régie technique, sans oublier les très efficaces et avenants barmaids et barmans. Tous tout au plaisir de se retrouver.

Vendredi 9 juillet


Après avoir déjeuné d’un poulet mafé subtilement épicé au restaurant j’assiste à la représentation de Pistes de Penda Diouf dans la mise en scène d’Aristide Tarnagda, dont je suis en train de devenir un inconditionnel après Plaidoyer pour vendre le Congo (de Sinzo Aanza, vu à Vitry) et Traces – Discours aux Nations Africaines donné au QG. L’adhésion se confirme avec ce texte de témoignage mêlant l’intime à la tragédie historique : le racisme au quotidien subi par une jeune française noire, son périple en Namibie et la découverte du génocide des Hereros et des Namas, perpétré par la puissance colonisatrice allemande au début du XXe siècle. La comédienne Nanyadji Kagara restitue avec ferveur et puissance la parole de Penda Diouf, assise ce jour-là au premier rang de la salle, présence attentive et recueillie, amplifiant l’émotion suscitée par ses propres mots ici projetés. L’auteure est conviée par la comédienne à partager les saluts enthousiastes du public.

Il est encore tôt pour l’alcool aussi je me désaltère au bar de cocktails de jus de fruit maison tout aussi addictifs : ananas gingembre et citron moringa. Dans le hall des stands proposant des sacs à main en toiles multicolores, des tissus, des savons parfumés ou des instruments de musique, évoquent un souk à l’heure de la sieste. Un groupe d’adolescents achève une installation cubique grillagée aux arcades orientales sur laquelle sont exposés des récits de vie. Il s’agit de mineurs africains pris en charge par la Croix-Rouge qui évoquent ainsi leurs pays d’origine ou relatent des anecdotes d’exil. J’emporte leurs sourires dans le métro, ne pouvant assister ce soir-là à la rencontre animée par Penda Diouf avec le poète haïtien Jean d’Amérique que je me promets de lire par ailleurs.

Écoutez les rencontres du Quartier Général

Samedi 10 juillet


Je viens découvrir à 16h De ce côté, un monologue écrit et incarné par Dieudonné Niangouna. Un demi-cercle de projecteurs dessine un plateau sur le plateau, la lumière (signée Laurent Vergnaud) ponctuera sobrement et efficacement le solo de l’artiste congolais qui y campe un comédien expérimenté - lui-même si on en croit son surnom Dido - au passé agité (il est notamment question de la destruction d’un théâtre au Congo). Commentant sa vie d’acteur quelque peu désabusé, mélancolique et souvent d’une ironie mordante, le comédien semble plus apaisé qu’à l’ordinaire, le spectacle que le personnage Dido s’apprête à jouer s’intitule d’ailleurs : « La fin de la colère ». La présence et l’intensité du jeu de l’acteur-auteur-metteur-en-scène ne fléchit pas une seconde durant l’heure de ce manifeste théâtral et emporte la ferveur explicite du public. Retrouvant Dieudonné Niangouna bien entouré dans le hall on peut constater que l’apaisement sur scène n’a rien retiré à la fougue ni à l’exubérance de l’homme !

"L’écrivain est un paresseux qui sait qu’il n’arrivera pas à la hauteur de Dostoïevski mais qui doit écrire ce qu’il a à écrire !"


La « soirée partage », animée par le dramaturge et poète camerounais Kouam Tawa très enjoué, démarre dans le hall avec pour invité l’écrivain togolais Sami Tchak. Un duo de comédiens, Sarah Chaumette et Daddy Moanda Kamono, échange des extraits de son ouvrage Ainsi parlait mon père (JC Lattès), recueil d’aphorismes d’une subtile sagesse non convenue. La lecture est accompagnée à la Kora par le sénégalais Lamine Cissokho. S’ensuit une interview de Sami Tchak autour de son métier d’écrivain : « L’écrivain est un paresseux qui sait qu’il n’arrivera pas à la hauteur de Dostoïevski mais qui doit écrire ce qu’il a à écrire ! ». Tchak cite Sony Labou Tansi comme « parrain spirituel » et parle de l’humilité nécessaire à l’écriture, suscitant l’adhésion expressive de Dieudonné Niangouna debout dans le public. La discussion se poursuivra plus tard, de l’autre côté du hall, entre les deux auteurs amis, autour d’une tablée réunissant de jeunes écrivains de divers pays et essaimée de pintes de bière. J’en retiens notamment une citation attribuée à Céline rapportée par Sami Tchak : « Une seule phrase de Shakespeare vaut toute mon œuvre ! ». Humilité toujours, et détermination, face aux doutes de la création.

Dimanche 11 juillet


Le concert final du Quartier Général a lieu à 17h30. Donia Massoud, chanteuse égyptienne populaire, déboule sur scène : gabarit modeste, voix et énergie géantes. Elle a fait le choix d’une formation très sobre et plutôt insolite pour son répertoire oriental classique : un contrebassiste et un percussionniste. Les arrangements audacieux s’avèrent, du reste, souvent superflus étant donnée l’ampleur harmonique de la voix de la chanteuse qui se lance dans de fréquents passages a capella envoûtants. La diaspora égyptienne est au rendez-vous réclamant les tubes et reprenant en chœur certains passages : cela finira en ovation et youyous, le Caire a rejoint le QG !

Un pot d’au revoir réunit les artistes, l’équipe du théâtre et les spectateurs du jour. La joie de la réussite du QG se lit dans les regards par-delà l’incontestable fatigue de celles et ceux qui ont subi une saison épuisante d’incertitudes, de renoncements, de faux départs, de maintien à tout prix de toute activité possible : le sprint final de ce QG débouche heureusement sur les toutes prochaines vacances !

Un reportage de Jarnoul Doberd

Le Quartier général est présenté dans le cadre de la Saison Africa2020 en partenariat avec le Festival d'automne à Paris.
 

Avec le soutien du Comité des mécènes de la Saison Africa2020 .

Avec les partenaires médias du Quartier Général Ouagadougou / Le Caire / Bobigny