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Sortir ces hommes de l'ombre

Entretien avec Nasser Djémaï

Après une formation de comédien, vous êtes aujourd’hui auteur et metteur en scène de théâtre. Aviez-vous cela en tête dès le départ ?

Non, bien sûr que non ! Pas du tout ! Quand je suis arrivé en tant qu’acteur, je ne savais même pas si j’allais continuer : j’étais rentré à l’école de la Comédie de Saint-Étienne par effraction, j’ai passé le concours en coup de bluff et j’ai été retenu ! À partir de là ma vie a basculé dans un tout autre monde. Je voyais ce monde comme celui des littéraires, des gens intelligents, tout ce que je n’étais pas ! Et je me disais que jamais je ne tiendrai dans ce métier donc je me voyais encore moins auteur et metteur en scène.

Vous vous sentiez illégitime ?

Je le sens toujours !

"Je me suis rendu compte que l’on ne racontait pas ce que j’avais envie de raconter."


Et au bout du compte vous n’avez monté que des pièces que vous avez écrites. Comment cela est-il arrivé ?

Ayant joué pour plusieurs metteurs en scène je me suis rendu compte que l’on ne racontait pas ce que j’avais envie de raconter. J’avais l’impression qu’il y avait des urgences à dire, que ces urgences n’étaient pas défendues et que si moi-même je ne prenais pas la parole personne n’allait le faire à ma place. Alors je me suis lancé en me disant : advienne que pourra !

Les thèmes n’étaient pas en rapport avec ceux dont vous aviez envie de parler ?

Cela pouvait l’être parfois, en surface, mais cela restait très éloigné de ce que je voulais raconter. Et surtout, j’avais de plus en plus l’impression de m’éloigner de ma famille, de mes origines sociales, j’avais l’impression de m’embourgeoiser. Une sorte de trahison de classe. Je commençais à devenir quelqu’un d’autre et j’ai tout de suite vu arriver le danger, je me suis dit : si c’est cela qui a lieu, il faut tout de suite arrêter.

"J’ai eu besoin de reconnecter à la fois la langue, l’esthétique, le propos, l’Histoire."

 

Vous décidez alors de vous exprimer et vous vous dites : c’est à moi de le faire.

Oui, c’est à moi de le faire et de le faire à ma façon : de manière très simple, quelque chose qui va me ressembler. Et surtout que ma famille, que mes amis puissent venir voir ce travail, que mes amis d’enfance puissent me retrouver. À ce moment là j’avais l’impression qu’ils me perdaient. Je me retrouvais happé par une espèce de machine intellectuelle, bourgeoise, parisienne très prestigieuse, très agréable mais qui m’éloignait complètement de mes origines. J’ai eu besoin de reconnecter à la fois la langue, l’esthétique, le propos, l’Histoire. J’ai eu aussi, du coup, l’impression de trahir ceux qui m’avaient formé, le sentiment d’une double trahison : je faisais marche arrière par rapport à ceux qui m’avaient adopté d’une certaine manière. Mais j’ai vraiment eu besoin de prendre mon courage à deux mains et de dire : voilà ce que j’ai envie d’exprimer et voilà comment je vais l’exprimer.

"Je me réjouis de ce mouvement, oui, mais comme tout autre citoyen français s’en réjouirait. Par contre, je suis très préoccupé par ce qui se passe dans mon pays, en France."


Vous êtes né en France de parents algériens, quel est votre rapport personnel au sujet traité dans la pièce et à l’Algérie en général ?

Eh bien, c’est très curieux, parce qu’en ce moment (13 mars 2019 ndlr), en Algérie, il y a un soulèvement populaire pour la non reconduction du président Bouteflika : je ne me sens pas concerné ! Je me dis : c’est leur histoire, pas la mienne. Moi je suis français et il faut respecter cela. Je ne vais pas parler à leur place. Je me réjouis de ce mouvement, oui, mais comme tout autre citoyen français s’en réjouirait. Par contre, je suis très préoccupé par ce qui se passe dans mon pays, en France. Moins dans le pays de mes parents parce que pour moi c’est une histoire ancienne que je connais très peu et je suis heureux d’être clair avec cette question.

"Le casting a été dur et compliqué, cela m’a pris plus d’une année pour trouver ces acteurs."


On peut se demander en voyant vos acteurs - qui jouent les Chibanis - si ce ne sont pas des hommes qui jouent leur propre rôle, d’autant que ces figures sont rares sur les plateaux. Comment s’est déroulé le casting ?

Cela a été extrêmement compliqué ! Il a fallu composer avec des personnes venues du cinéma et d’autres qui ont eu un parcours assez chaotique. La plupart se sont formés sur le tas, il n’y en a aucun qui a fait une école par exemple, quelques stages par ci par là. Par contre tous avaient un véritable savoir faire, malheureusement sous exploité, d’où également mon envie de mettre ces acteurs sur le plateau, de représenter ces hommes, ces figures qui pour moi enrichissent notre art. Cela permet de se rendre compte qu’il peut être infiniment plus diversifié que ce qu’on donne le plus souvent à voir sur les scènes. Le casting a été dur et compliqué, cela m’a pris plus d’une année pour trouver ces acteurs en passant par divers essais, des déceptions, des personnes dont j’ai dû me séparer.

"Chaque personnage est singulier et cela était pour moi au cœur même de ce projet : je voulais débarrasser ces hommes de l’image de masse"


Vous avez opté pour un ton modéré même quand vous évoquez de très dures réalités historiques et sociales.

Je crois que j’ai eu peur d’enfoncer des portes ouvertes. Parce que les atrocités de la guerre on les connaît. Je n’ai pas voulu rentrer dans une dimension revendicative. J’ai voulu raconter le rouleau compresseur de l’Histoire sans mettre d’un côté les victimes et de l’autre les bourreaux. Pour inscrire aussi cette histoire dans une dimension universelle, sans me focaliser sur la dimension franco-algérienne, sans la ramener à des faits de guerre avec une dimension didactique, sans enfermer le spectacle dans un propos qui m’aurait échappé. Le propos échappe toujours, bien sûr, mais je voulais le laisser ouvert, ne pas omettre la dimension poétique, la dimension amoureuse, parce qu’il y a aussi de l’amour dans cette histoire, chose qui a été complètement balayée, et sans omettre non plus les singularités. Chaque personnage est singulier et cela était pour moi au cœur même de ce projet : je voulais débarrasser ces hommes de l’image de masse, de travailleurs dans l’ombre qui se ressemblent tous, qui parlent de la même manière, qui ont tous le même prénom, la même couleur. Cela est dit dans le spectacle : ils ne meurent pas, ils ne vieillissent pas puisqu’ils sont éternellement interchangeables, il y en a un qui casse, on le remplace, ils sont comme des pièces de machines. Pour moi c’était donc important d’humaniser ces hommes, tout simplement, et face à un sujet comme celui-ci, d’une complexité considérable, j’étais face à des pièges : à chaque pas j’avais une mine devant moi et pour y échapper il fallait inscrire le propos dans une dimension universelle.

"La parole prend une importance capitale : toute parole donnée est une parole sacrée."


Comment vous situez-vous par rapport à l’humilité de ces personnages de Chibanis qui contiennent leur sentiment de révolte dans un fatalisme pragmatique, peut-être une forme de sagesse et par rapport à leur méfiance du politique ?

Question très complexe. il faut savoir une chose, c’est que la plupart de ces hommes ne savent ni lire ni écrire. Qu’est ce que cela veut dire ? Cela a des conséquences énormes. Cela signifie que la parole prend une importance capitale : toute parole donnée est une parole sacrée. Donc ce sont des hommes qui ont appris à être économes de leur parole parce qu’une parole vaut engagement ferme. Mon père me racontait que de son temps, au pays, les maisons se vendaient par déclaration orale. Les mariages se convenaient de la même manière. Ce qui a été extrêmement violent avec l’arrivée de la colonisation c’est que les colons pouvaient se permettre de mentir. Dire quelque chose et signer autre chose. Cela a discrédité les politiques qui passent pour menteurs puisqu’ils font le contraire ce qu’ils disent la plupart du temps.

Je ne parlerais pas de résignation, ni de sagesse… mais ils sont vieux ! Leur combat est derrière eux. Il faut comprendre que c’est une génération d’hommes qui a appris à obéir. Parce que s’il n’y avait pas obéissance c’était la matraque, ce sont des hommes qui ont eu l’obligation de raser les murs sinon c’était la taule et personne n’allait voler à leur secours, personne n’allait manifester pour dire : sortez-les. D’ailleurs ils n’existaient même pas dans l’opinion publique même si ces hommes de l’ombre, payés une misère, ont participé aux fameuses « trente glorieuses » - qui n’étaient pas glorieuses pour tout le monde. Ces hommes avaient conscience de leur condition et aussi qu’ils étaient complètement abandonnés. Il leur restait deux choses : Dieu et la famille. C’étaient les deux entités auxquelles il fallait rendre des comptes. S’occuper de Dieu, s’occuper de la famille. Pour le reste : il n’y a pas de gouvernement, il n’y a pas de responsable.

"Ce sont des hommes qui se sont battus toute leur vie, qui ont tout arraché."

 

Est-ce que vous comprenez cette attitude ?

Comment ne pas les comprendre ? Comment ne pas les comprendre quand on met en perspective tout ce qu’ils ont vécu ? Ce sont des hommes qui se sont battus toute leur vie, qui ont tout arraché, ils se sont arrachés pendant la guerre d’Algérie pour certains qui étaient des jeunes appelés, d’autres ont été embrigadés dans différents mouvements soit politiques soit armés, ils se sont battus dans les usines pour survivre, ils se sont battus pour ne pas se faire matraquer et aujourd’hui on veut encore qu’ils se battent ? Toute leur vie a été un arrachement, chaque instant de la vie a été un combat, un combat pour faire valoir leurs droits auprès des services sociaux, de la part de gens qui ne savaient pas lire ni écrire, un combat pour aller se faire soigner… On peut se poser la question de la révolte mais je crois que cette révolte a été justement présente dans leur façon de tenir debout pendant toutes ces années. Et je crois que de leur point de vue ils ont envie de nous dire : maintenant c’est à vous, les jeunes, c’est à vous de prendre la relève, de vous battre, nous nous avons mis le pied en travers de la porte, à vous d’entrer dans ce monde, à vous de faire votre place. 

Quelles sont les réactions du public le plus directement concerné par le sujet de votre spectacle ?

Ils découvrent avec fierté qu’on peut faire cela au théâtre. Ils y voient une forme de « réparation », de réhabilitation. Et la vertu qui m’importe le plus, à laquelle j’ai voulu participer en créant ce spectacle, c’est que cela puisse faire partie de notre mémoire collective, participer à notre roman national, avoir une page dans notre roman.

Propos receuillis par Tony Abdo-Hanna à Paris le 13 mars 2019

Trilogie


Après Invisibles, Nasser Djemaï a mis en scène Vertiges en 2016 et créera Héritiers en 2020, deux spectacles qui complètent cette trilogie et qui seront à découvrir à La Colline théâtre national du 9 janvier au 8 février.
Héritiers du 9 au 22 janvier 2020
Vertiges du 29 janvier au 8 février 2020

  • Parcours MC93 - La Colline
  • Les spectateurs de Invisibles bénéficient d’un tarif préférentiel à La Colline : 20€ la place (au lieu de 30€) et 10 € (au lieu de 15€) pour les moins de 30 ans.
  • De la même manière, les spectateurs de La Colline bénéficient d’un tarif préférentiel à la MC93 : 16€ la place (au lieu de 25€).
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