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Magazine

4 janvier 2023
À lireEntretiens2022-2023

Un effet d'éclaircissement du réel

Entretien avec Myriam Marzouki autour de Nos aîles brûlent aussi

À quoi fait référence le titre Nos ailes brûlent aussi ?

La révolution en Tunisie commence par le fait que quelqu'un brûle, Mohamed Bouazizi s'immole, c'est le déclencheur de l'événement. Ensuite, nous avons découvert avec Sébastien Lepotvin (co-auteur et dramaturge) que c'est un mode de suicide récurrent : depuis dix ans de nombreuses personnes ont perdu la vie en s'immolant de désespoir. Et puis, il y a une deuxième dimension : le nombre de candidats à l'émigration a augmenté de manière spectaculaire, en lien avec l'appauvrissement du pays et la frustration politique générale. Or, ces jeunes qui tentent de fuir par tous les moyens sont appelés des « brûleurs de frontières ». De nombreux Tunisiens témoignent de ce sentiment que leurs rêves disparaissent. Enfin, c'est un pays qui brûle au sens géographique du terme : les régions d'où la révolution est partie et celles qui souffrent le plus aujourd'hui de la désespérance et de la pauvreté sont des régions qui, littéralement, sont en train de s'assécher et souffrent déjà très fortement de la transformation climatique.

Quel est votre lien personnel avec la Tunisie ?

J’ai vécu de l’âge de cinq à dix-sept ans dans ce pays. Mon enfance a pour cadre plusieurs villes de Tunisie où je passais mes années scolaires, alors que je passais mes étés en France et en Alsace. Mes souvenirs d'enfance sont liés à un paysage et à des rythmes que nous n'avions pas en France. Par exemple, au mois de juin quand il commençait à faire chaud, nous n'avions pas classe l’après-midi, de même en septembre. Il y a aussi les odeurs des orangers en fleurs, du jasmin, une certaine qualité de lumière, la mer, la sécheresse, la chaleur, tout cela s’est ancré en moi. En même temps ce lien est très mitigé parce que ce sont aussi des années difficiles, des années d’ennuis, de courriers ouverts, de téléphone sur écoute, de peu d'argent à la maison parce que mon père était militant des droits de l’homme et opposant politique sous Bourguiba jusqu'en 1987 et ensuite sous Ben Ali. Lorsque j'ai eu mon bac en 1992 je n'avais qu'une envie c’était de partir et je suis partie. Je vivais alors ce pays comme un endroit de l'impossibilité. Depuis j’y suis retournée régulièrement voir ma famille, en vacances, et j'ai transmis le lien à mes filles. Ce lien est donc affectif et ambivalent parce qu'il y a une partie de moi qui a voulu fuir ce pays alors que j’y suis profondément attachée. J'ai toujours la conviction que la Tunisie est un petit miracle, c'est une exception dans le monde arabe, c'est un pays où tant de choses seraient possibles, ou auraient été possibles, ou sont encore possibles, en raison de sa position dans le sud de la Méditerranée. J'ai une émotion incroyable quand je vais au musée du Bardo, ou au musée de Sousse, en me rendant compte à quel point ce petit sommet de l'Afrique a été traversé par des strates de civilisations. Cela me touche fortement de me dire que ce pays est connecté à toute une histoire méditerranéenne depuis l’Antiquité.

Sous quel l’angle le spectacle aborde-t-il la situation socio-politique tunisienne ?

L’idée de départ du spectacle tournait autour de l’Instance Vérité Dignité (IVD), commission créée à la suite de la révolution de 2011 avec pour objet d'enquêter sur les violations des droits de l'homme commises par l'État tunisien de 1955 à 2013. J'ai suivi le déroulé de cette instance de 2014 à 2018 comme beaucoup de Tunisiens. Elle me semblait importante parce que c'était l'endroit d’énonciation d'une parole qui est à la fois une parole individuelle et une parole collective, une parole qui s'inscrit dans l’Histoire. Ces assemblées se sont d'abord tenues en public, puis ont été diffusées à la télévision, certaines sont même disponibles sur Internet, donc j'avais là un matériau fructueux.  Il y a une théâtralité inhérente à cette prise de parole qui réclame la justice mais nous n’étions pas certains de vouloir traiter de cette théâtralité-là. De plus, quand nous avons commencé à creuser le fonctionnement de l’IVD avec Sébastien, nous nous sommes rendus compte qu’elle avait été très politisée, instrumentalisée par certains partis et notamment par les islamistes qui l’ont transformée en tribune. De fait, les islamistes étaient les militants les plus nombreux à avoir été torturés par le régime de Ben Ali, Il y avait donc une sur-représentation de ces militants dans cette instance, même si ont aussi témoigné des syndicalistes et des militants de gauche. Au bout du compte l’IVD a été très décevante : plusieurs dizaines de milliers de Tunisiens ont déposé plainte mais après rien ne s'est passé. Nous nous sommes rendus compte que cette matière, pour diverses raisons, se révélait frustrante et qu'elle pouvait constituer un élément de notre sujet mais pas le seul. Nous avons alors décidé d’élargir la thématique à la question de la parole politique et au bouleversement de cette parole dans le cadre d'un changement de régime, après l’événement exceptionnel que l’on nomme révolution, et de rassembler dans un « livret de paroles » une décennie de témoignages (2011 à 2021) sur ce que c’est que construire, ou essayer de construire ensemble une démocratie, après des décennies d’autoritarisme.

« Pour moi, poétiser c'est aussi se donner la liberté de pratiquer des sortes de prélèvements, des instantanés qui vont s'agencer au plateau, et qui seront vrais en termes d'intensité. »

Comment instaurer une approche poétique d’une telle thématique ?

D'abord en assumant que cela ne sera pas un documentaire chronologique, exhaustif, sourcé, chiffré, qui va raconter la décennie 2011 – 2021 en Tunisie. Pour moi s'engager poétiquement dans un matériau politique, c'est d'abord avoir un espace de liberté qui a à voir avec la vérité du plateau, c'est notre capacité à produire des situations, des images, qui ont du sens, qui engendrent un effet d'éclaircissement du réel. Cela va beaucoup reposer sur la présence des trois acteurs, ils vont porter une écriture polyphonique et ne seront pas les trois personnages d'une fiction mais traversés par plusieurs voix, diverses et parfois conflictuelles. Nous allons chercher ensemble à ce qu'ils rendent justice à une aventure collective, une expérience populaire. Pour moi, poétiser c'est aussi se donner la liberté de pratiquer des sortes de prélèvements, des instantanés qui vont s'agencer au plateau, et qui seront vrais en termes d'intensité. On peut passer à côté du réel par accumulation : avec un surplus de détails on n'atteint pas forcément la quintessence ou la vérité. La poésie du spectacle va aussi être liée à deux aspects de l'écriture : un aspect rythmique et un autre, visuel. Le rythme de la dictature c'est la lenteur, l'étouffement. Celui de la révolution c'est l'éclat, l'extériorité et l'accélération. Enfin, le rythme de l'après-révolution c'est celui qui est le plus compliqué à formuler, même musicalement, c'est un rythme chaotique qui oscille entre le retour monotone de l'« avant » et puis des éclats de colère, d'indignation et d'espoir qui subsistent.

Images et chorégraphie occupent une place importante dans ce projet.

C’est l’autre dimension poétique de l’écriture, elle provient de la relation atmosphérique entre les comédiens et des images commandées à l’artiste Fakhri El Ghezal, photographe et cinéaste qui vit en Tunisie. Des images qui produisent une représentation de la Tunisie qui n'est pas du tout celle à laquelle on associe un pays méditerranéen, solaire, coloré. D’ailleurs, il y a souvent une difficulté à se représenter dans nos imaginaires ce qu’est une expérience de l'oppression au soleil ! Et puis, cette articulation que je cherche entre poésie et sens, parole et images, est évidemment centrée sur la présence des acteurs au plateau, avec deux dimensions importantes et nouvelles pour moi dans ce travail : une direction d’acteurs entre deux langues, l’arabe dialectal tunisien et le français, et un travail de mise en scène avec une dimension chorégraphique plus poussée que dans mes précédentes créations, pour laquelle je collabore avec le danseur et chorégraphe Seifeddine Manaï.

Propos recueillis par Tony Abdo-Hanna en mai 2022