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Magazine

Un samedi de retrouvailles

Reportage de Jarnoul Doberd

Fermée en mars à l’issue de la représentation d’un vendredi 13, confinée pendant trois mois et demi, la MC93 n’a eu de cesse de renaître à sa vocation essentielle en proposant des événements publics, en comités restreints, masques et gestes barrières, dès le signal de détente officielle délivré fin juin par le gouvernement. Dans cette encore timide mais joyeuse effervescence de reprise, le reporter maison se voit confier la mission de couvrir le programme éclectique de la journée du samedi 4 juillet : un banquet performatif, un stage de danse et la représentation de fin d’année d’apprentis comédiens, il y aura du pain et des planches !

Accueil

À 11h le hall est déjà animé. Des boissons chaudes sont proposées, sur des bancs ou des coussins, en demi cercle, des spectateurs s’installent : diversité générationnelle et ethnique habituelles de la maison, avec une notable majorité de femmes et de visages masqués. L’écrivain Daniel Conrod, qui a été en résidence à la MC93 de 2015 à 2017, renouvelle aujourd’hui la tradition qu’il a instaurée à Bobigny durant son compagnonnage, celle des banquets, à la fois scènes artistiques et agoras conviviales. Ce sera le cinquième de la série.

Hortense Archambault, directrice de la MC93, prend la parole :
« Bonjour, merci beaucoup d’être là, nous sommes très heureux de vous accueillir pour ce samedi que nous avons imaginé dans une série de retrouvailles. Depuis mi-mai, les équipes de la MC93 sont petit à petit revenues à l’intérieur du théâtre, des répétitions ont repris et progressivement nous sommes en train de réouvrir, de réapprendre comment travailler, faire de l’art et du spectacle, avec les conditions sanitaires actuelles. Évidemment nous avions envie d’inventer cela avec vous. (…) La résidence de Daniel Conrod a été très importante pour toute l’équipe parce qu’elle nous a permis diverses expérimentations et aidé à construire le projet qui est celui de la MC93 aujourd’hui. Cette résidence a aussi engendré un livre On ne répare pas le monde sous-titré Arpenter Bobigny (1) et elle a été émaillée de banquets. Je devine d’ailleurs un certain nombre de visages derrière les masques, qui ont été grandement impliqués dans ces banquets, encore une manière de nous retrouver ! ».

Banquet #5 de Daniel Conrod

La parole est à l’écrivain. Très délicatement accompagné par le pianiste Nicolas Worms entouré de ses claviers électroniques, Daniel Conrod commence par égrener au micro son « abécédaire à l’usage du covidien amateur », initié pendant la période du confinement et destiné premièrement à un journal associatif du dix-huitième arrondissement. Les regards sont attentifs, pensifs et plutôt graves en échos à la tonalité de cet abécédaire, toutefois émaillé ici ou là de notes souriantes. Tout au long de la quarantaine de minutes de la performance, les artistes se tenant dos à la baie vitrée, défile à l’arrière-plan la vie quotidienne de balbyniens du quartier. Les passants semblent naturellement emprunter, sans l’entendre, le tempo planant qu’instaure Nicolas Worms, et accompagner à leur manière la scansion posée de Daniel Conrod : ce spectacle s’insère tout naturellement dans la séquence, y compris lorsqu’un camion de nettoyage municipal, entouré d’employés agitant de vrombissants souffleurs, y impose une brève interruption. Le pianiste clôt la performance par une reprise instrumentale des Mots bleus, hommage à Christophe, où tout le monde entend probablement en filigrane les mots du refrain : « nos retrouvailles »…

Ce que l’on a retrouvé dans l’inventaire lexical de l’écrivain, c’est sa frémissante sensibilité aux champs social et politique, son attention envers les plus précaires et son ironie froide à l’égard des impérities (un des mots qu’il répertorie) des gens de pouvoir. À sa suite, il invite le public à compléter en direct cet abécédaire subjectif de « la vie covidienne ». Les doigts se tendent petit à petit et des propositions se déploient tantôt graves et très émouvantes, tantôt plus légères, ludiques, tantôt juste réflexives, analytiques. Exemples de mots recueillis dans cet état des lieux imprégné des bouleversements tout récents : « amitié », « adolescence », « koh-lanta », « puzzle », « solidarité », « repas », « colère », « billes », « nature », « cimetière », « silence », « droit de manifester », « en présence du ciel » (au lieu de « présentiel »), « voix », « vanille », « voisins », « catiser » (provenance congolaise = éviter les obstacles), « multi réalité », « applaudissements », « appartements vides ».

Après le repas servi en petites tablées éparses, au moment du café, Daniel Conrod reprend le micro, toujours en musique, pour nous donner lecture de la postface du dernier livre de Lydie Quentin (3) qu’il a rédigée à sa demande. Il s’agit d’une réflexion à la fois universelle et très intime sur l’acte d’écrire, dédiée notamment à Toni Morrison : « Les mots réparent » souligne l’écrivain.

Stage de danse avec Nacera Belaza

Il est presque 15h30 donc grand temps de rejoindre le studio où la chorégraphe Nacera Belaza propose le deuxième des trois stages hebdomadaires qu’elle a imaginés pour nous réconcilier avec nos corps perclus de tensions et très imparfaitement déconfinés. Je suis assez inquiet, en petite forme physique, guère disposé à enchaîner des figures de danse. L’artiste, à laquelle je me confie en arrivant, croit me rassurer : « aucune importance, la difficulté n’est pas là où vous pourriez le croire » ! En effet. Pendant près de trois heures, par petits groupes, sur une musique encore planante, il ne sera question que de « lâcher prise » et de connexion à l’imaginaire le plus intrinsèque, loin de tout brio physique. Ici, pour faire danser le corps il faut envoyer valser le mental ! Visiblement il n’y a pas que pour moi que cela n’est pas si simple. Mais à l’évidence nous sommes tous très tentés d’y parvenir. La maîtresse de céans, qui délivre des indications spécifiques à chacun, nous a prévenus : c’est un long processus et en aucun cas la finalité ultime de notre séance du jour. De fait, il s’agira plutôt d’une amorce fascinante et prometteuse : à chacun d’y investir ou pas une plus ample exploration. Au passage, pour les habitués des spectacles de l’artiste, on aura l’impression d’avoir quelque peu soulevé le voile sur son propre processus de création… et voué une pensée solidaire et respectueuse à ses interprètes. La professeure n’est pas complaisante, elle dit les choses sans détours, avec ce qu’il faut d’humour. Et l’on en ressort avec une nette sensation de délié du corps et de paix intérieure.

Spectacle de la Prépa théâtre 93

De retour dans le hall de la MC93, je croise une amie qui s’apprête à rejoindre la salle Oleg Efremov pour la représentation d’Italienne, scène et orchestre de Jean-François Sivadier : elle fait partie des heureux élus qui avaient réservé leurs billets avant l’annulation des vingt-trois dates, initialement prévues entre fin mai et début juillet, et à qui la MC93 a proposé, en jauge réduite, d’assister à l’une des cinq représentations exceptionnelles reprogrammées sans publicité du 1er au 6 juillet, ainsi qu’à la réalisation d’une captation de cette pièce mythique.

Timing impeccable pour se rendre en salle Christian Bourgois où se donne à 19h30 le spectacle de fin d’année de la Prépa théâtre 93 (classe Égalité des chances) : Le Frisson (sinon pourquoi aurais-je un canif ?).

Des coussins sont distribués à l’entrée pour marquer la distance entre les groupes de spectateurs sur les gradins. Le public est majoritairement jeune, dont évidemment beaucoup d’amis et de collègues des apprentis comédiens. Leur formatrice Valentina Fago introduit le spectacle : les acteurs auront des textes à la main, les répétitions ont bien sûr manqué ces derniers mois. Pour autant, quand les jeunes gens et jeunes filles déboulent sur le plateau, le jeu est fluide, le rythme enlevé. Il s’agit de variations autour d’un poème de Heiner Müller, basées sur un texte écrit par Yohann-Hicham Boutahar, jeune comédien et auteur à l'École de la Comédie de Saint Etienne et ancien élève de la Prépa théâtre 93. Désirs amoureux, premières fois, désirs de théâtre : on tourne avec émotion et humour autour du thème de l’initiation. Il y a aussi les clins d’oeil à l’histoire du théâtre, aux encadrants de la formation, au personnel de la MC93, et des sous-entendus type « private joke » entre camarades. Des personnalités s’esquissent sur scène avec énergie, implication, générosité mêlée de crainte, touchante fragilité et parfois lyrisme exacerbé - privilège admis de la jeunesse ! Moment particulièrement émouvant : le monologue autobiographique d’une actrice est accompagné par la chanson A vava inouva, hommage à Idir, chanteur kabyle récemment disparu. Sont conviés aux saluts la professeure Valentina Fago et Alcide Lebreton qui administre la classe préparatoire, applaudissements et rappels se succèdent alors qu’une comédienne exécute des cabrioles débridées, exultant de l’issue libératrice. À l’évidence, des acteurs sont nés.

Jarnoul Doberd

 

1 - On ne répare pas le monde, Daniel Conrod, Éditions Solitaires intempestifs
2 - L’abécédaire de Daniel Conrod est en lecture sur le site
3 - Paroles de parents, le pouvoir d’agir ensemble, Editions « Champs Social », septembre 2020.