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Magazine

Une pièce d’anticipation

Entretien avec Catherine Boskowitz

Pourquoi, dans le spectacle, les activistes pour l’accueil des réfugiés, situés à Bobigny, sont-ils invisibles ?

La pièce est une pièce d’anticipation, elle se passe dans un futur proche. Donc j’ai extrapolé en partant de la situation actuelle. Aujourd’hui, heureusement, en matière d’accueil des réfugiés, il y a un certain nombre d’actions qui sont menées par ceux qu’on peut appeler des activistes et qui ne doivent être ni vues ni sues. Pour agir il faut qu’ils soient invisibles. Tout en rendant certaines choses visibles pour « donner le change ». L’action en règle générale a aujourd’hui intérêt à rester sinon clandestine du moins souterraine pour qu’elle puisse se développer sans qu’on l’arrête. De plus, j’ai trouvé intéressant, dans la pièce, de concevoir cette invisibilité concernant Bobigny, qui dans la nation, dans le contexte actuel, est une ville dont les habitants sont particulièrement invisibles. Donc il y a ce double sens : là où un activisme peut être développé c’est justement là où on est le plus invisible.

La Fée Clochette, dans Peter Pan, n’est pas toujours salvatrice mais vous la convoquez comme personnage positif.

Parce que c’est une fée libre ! Elle représente un personnage féminin extrêmement libre, qui ne contrôle pas tout, qui peut être de bon comme de mauvais conseil. Elle ne tait pas sa voix et c’est une créature féminine extrêmement jouissive, je trouve, dans le sens où sa liberté lui donne des ailes, elle vole et elle chuchote à l’oreille des gens qu’elle veut convaincre. Ce personnage me plaît dans cette liberté là, liberté de parole et d’action. Et aussi parce qu’elle est un personnage imaginaire, qui vient du conte.

Le choix du théâtre documentaire en lui même ne m’intéresse pas complètement, j’aime énormément le théâtre et j’aime la fiction.
 

Vous proposez un théâtre à la fois très précisément documenté et plein de fantaisie.

Cette pièce est nourrie par toutes les questions que je me suis posées après être allée en Grèce, à l’accueil des réfugiés, d’avoir passé plusieurs semaines là bas, puis de retour à Bobigny, d’avoir travaillé notamment au foyer Oryema qui était un foyer de demandeurs d’asile. Le choix du théâtre documentaire en lui même ne m’intéresse pas complètement, j’aime énormément le théâtre et j’aime la fiction. La question aujourd’hui c’est comment parler des choses ? Dans ma vision du théâtre il y a une dimension très baroque, tout y est possible pour moi et c’est cela qui me tient debout, le fait que je pense que tout est possible. Cela me permet de parler des choses sérieuses de manière pas forcément sérieuse. De plus, j’essaye de mener une réflexion cruciale pour moi, depuis des années, sur la question victimaire. Il ne m’intéresse pas de parler de ce sujet là seulement sous l’angle du constat et de la situation de victime dans laquelle on veut toujours mettre celui qui est le plus faible. Surtout s’agissant de celui qui traverse un nombre incroyable de pays pour arriver à vivre sa vie. Le mettre dans une situation de victime c’est le mettre en situation d’impuissance. C’est contre cela que j’essaye, d’une part, très modestement, d’agir dans ma vie personnelle, mais aussi au théâtre. Donc, en effet, il me semblait extrêmement important d’arriver à travailler sur quelque chose de très documenté - d’une part je connais de près le sujet, d’autre part je lis et j’écoute beaucoup - et en même temps de mettre à distance la vision qu’on pourrait avoir vis-à-vis des réfugiés, des personnes qui sont engagés dans cette migration, comme victimes.

La plupart de ces personnes, si on y pense sérieusement, sont plutôt des héros que des victimes dans le monde actuel.


La victimisation occulte pour vous la dignité des personnes ?

La plupart de ces personnes, si on y pense sérieusement, sont plutôt des héros que des victimes dans le monde actuel. Ils font des choses que nous ne ferions peut-être pas dans leur situation. Pour ne citer qu’un exemple, une personne que je connais a effectué la traversée à pied de la Centrafrique jusque la Libye pour y être jetée en prison avant de prendre un bateau pour Lampedusa. Trois mois à pied au travers du désert c’est quand même un voyage qui est celui de gens qui savent ce qu’ils veulent, dans une grande volonté, mais surtout un passage d’épreuves insensé. Dont ils sortent vivants, avec le sourire. Les gens qui viennent, qui arrivent en tant que réfugiés ou migrants, très souvent vous pourrez remarquer que quand ils parlent d’eux, s’ils le font, c’est avec le sourire. Et c’est une grande force, une très grande force.

Le livre de Patrick Chamoiseau Frères migrants, qui inspire votre projet, souligne ce qui aurait dû pour lui rester une évidence : l’humanité qui nous lie à ceux qu’on nomme « migrants ». Mettre en lumière cette humanité, cette « mondialité » par essence, est-ce un fondement de ce spectacle ?

La réflexion que je mène c’est aussi autour de ce regard. Nous sommes devant un, plus un, plus un et sûrement pas devant une masse. Et à partir du moment où l’on prend des gens un par un, la question de la confiance y gagne. On peut être beaucoup plus confiant en l’avenir, du côté des personnes qui accueillent ou voient arriver des réfugiés, à partir du moment où l’on regarde ces personnes qui arrivent comme des individus. C’est pour cela que j’ai absolument tenu à ce qu’il y ait trois personnages distincts et nommés, qu’on puisse voir plus qu’une silhouette, des personnes comme vous et moi. Ce qui amène à se poser la question : ne pourrait-on pas être soi même dans la même situation ?

Je pense qu’à des moments l’Europe est lucide et accueillante et à d’autres moments elle est cynique et peu clairvoyante.


L’Europe, personnage de la pièce, apparaît soit lucide et impuissante soit cynique et inaccueillante.

En effet l’Europe est plurielle. J’en ait fait un personnage mythique que je vais interpréter moi-même. Comme elle est plurielle elle peut dire une chose et son contraire et en faisant cela - c’est ce qui se passe en Europe actuellement - elle se rend elle-même impuissante. D’une certaine manière elle fait le pire. Et en effet, je pense qu’à des moments l’Europe est lucide et accueillante et à d’autres moments elle est cynique et peu clairvoyante. Et quand elle est dans ce dernier mode, elle travaille la peur des européens. Et là on a affaire à de la violence institutionnelle. La discussion possible sur la migration, sur la question des réfugiés est rendue extrêmement difficile. Il y a des injonctions au niveau des lois de l’Europe qui sont contradictoires et il y a ce qu’on appelle le décret de Dublin qui est un décret abscons et totalement anti productif. L’Europe produit par ses propres contradictions une dépense folle aux frontières - cela coûte beaucoup plus cher d’instaurer tout cette panoplie aux frontières que d’accueillir les gens en ouvrant les frontières à l’intérieur de la communauté. Ainsi l’Europe produit une dépense inique de par son attitude d’atermoiement entre lucidité, cynisme et divers intérêts particuliers.

Pour la première fois vous êtes l’auteure du spectacle que vous mettez en scène.

Oui, c’est la première fois que j’écris un texte et j’aime énormément cela. J’en ai écrit la version-socle à partir du journal de bord que j’avais rédigé au long de mon séjour en Grèce et pendant le retour, sur la route de Thessalonique à Bobigny, en passant par Skopje, Belgrade, Budapest et Vienne. Les personnes que j’ai rencontrées sur ce chemin, exilés, réfugiés ou activistes sont entre autres les figures principales du spectacle. Ensuite, pendant ma résidence à la MC93 à Bobigny, j’ai lu, beaucoup lu Patrick Chamoiseau et Hannah Arendt et d’une certaine façon, j’ai partagé ces lectures avec les personnes avec qui j’ai passé du temps à Bobigny dans le cadre des actions artistiques que j’y mène depuis un an et pour un an encore. Les récits informels que certaines de ces personnes m’ont confiés sur le déroulement de leurs arrivées ici, en France et les dialogues que nous avons eus autour du sentiment d’être Français ou non, ont nourri aussi mon travail. Et pour finir, j’ai une équipe artistique formidable. L’écriture du plateau s’est déroulée dans un échange de propositions constant avec les comédiens, le musicien comme avec le scénographe, l ‘éclairagiste, la costumière et les techniciens. Sur un thème pareil, la question du collectif est centrale... parce que c’est une tentative de penser ensemble et pas forcément de manière univoque, un sujet qui nous concerne tous. Et c’est de cette tentative dont parle mon spectacle.

Vous avez recours à différents médiums d’arts plastiques dans la mise en scène.

Cela m’intéresse de passer par diverses formes pour rendre une pluralité de points de vue. Cette pièce, tous les personnages l’écrivent : le groupe d’activiste, le chien, les comédiens, les figures et moi. Traverser des formes différentes comme les marionnettes ou le dessin me paraît intéressant parce que cela accentue cette vision du monde plurielle. Ce en quoi, d’ailleurs, je me mets modestement dans les pas d’auteurs classiques comme Claudel ou Shakespeare : on a des traversées de formes très différentes à l’intérieur du Soulier de Satin ou de Hamlet et j’adore cela, c’est le théâtre !

Le titre du spectacle est-il optimiste ou pessimiste ?

Optimiste ! J’ai envie de l’être. Tout en prenant acte de la réalité.

Propos recueillis par Tony Abdo-Hanna à Bobigny en mars 2019.