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Magazine

Création d'Amphitryon - Entretien avec Sébastien Derrey

Sébastien Derrey est actuellement en résidence de création à la Commune (Aubervilliers) pour sa pièce Amphitryon.

MC93 : Amphitryon est un mythe qui a été adapté de nombreuses fois au théâtre, notamment par Plaute puis Molière. Pourquoi avoir choisi la version du dramaturge allemand Kleist ?

Sébastien Derrey : J’ai découvert le mythe d’Amphitryon en lisant la pièce de Kleist. J’étais complètement suspendu à la pièce, au destin des personnages, à ce qui allait se passer. Il y a un suspense complètement incroyable ! C’est dans un second temps que j’ai lu d’autres versions de l’histoire. En fait, le geste artistique de Kleist est très humble au départ : il est parti de la version de Molière, comme s’il commençait à traduire son œuvre. C’est pour cela qu’il donne pour sous-titre à sa pièce, « une comédie d’après Molière ». Il est rattrapé par ses propres obsessions, ses propres démons et il transforme l’œuvre de départ. La version de Kleist est plus troublante que les autres. Chez Molière, le spectateur est en surplomb par rapport aux personnages, il les domine, se tient à distance d’eux. Dans l’œuvre du dramaturge allemand, nous sommes vraiment en empathie avec Amphitryon, Alcmène ou encore Sosie, le valet. Tout est fait pour qu’on accompagne leur trajectoire et leur pensée au moment où elle s’élabore, en même temps qu’on en sait un peu plus et qu’on entend plus qu’eux, mais jamais trop au point d’être trop séparés d’eux. Le public assiste vraiment à une expérience, celle de la dépossession d’Amphitryon et de Sosie de leur identité. Jupiter et Mercure descendus sur terre ont pris leur apparence respective et se sont accaparés leur nom, leur maison et surtout l’amour de leur épouse. Les « vrais » Amphitryon et Sosie sont plongés dans un état de trouble terrible. Alcmène en vient à perdre le sentiment intime d’avoir une vie à soi. Ils prennent à témoin les spectateurs, les regardent droit dans les yeux. Rien n’est caché, tout est à vue, ce qui crée une grande proximité entre la scène et la salle. C’est cela qui nous plonge dans leur vertige et nous fait nous interroger sans cesse : comment vont-ils s’en sortir ? En fait, il y a une dimension très classique dans l’œuvre de Kleist mais qui est contredite et troublée sans cesse par cette manière de nous faire sentir directement l’intérieur des êtres, c’est cela qui me plaît. J’aime également son écriture, son rythme, son art du fragment : c’est une langue extrêmement vitale qui passe directement dans le sang.

MC93 : Les humains perdent leur identité pendant la pièce, mais ils ne sont pas les seuls à souffrir d’une grande vulnérabilité : Jupiter, le dieu omniscient traverse lui aussi des épreuves.

S.D : C’est un des apports majeurs du dramaturge Kleist au mythe. Dans les autres versions, on observe la férocité des dieux descendus sur terre pour manipuler les hommes. On pourrait, en effet, faire cette lecture et dénoncer la duplicité et la méchanceté des dieux comme celle de dominateurs pervers. Mais chez Kleist, les dieux sont en quelque sorte pris à leur propre piège. Ils sont à l’étroit dans leurs rôles. Je fais le choix d’une lecture sans doute plus naïve, qui accorde plus de crédit à ce qu’ils disent, aux questions qu’ils portent. Pour moi Jupiter dit toujours la vérité, même s’il ne la dit jamais toute. Il en joue, mais ça lui retombe dessus. Sous l’apparence d’Amphitryon, Jupiter séduit Alcmène, l’épouse de ce dernier, dans le but d’avoir un fils avec elle. Mais Kleist va plus loin : Jupiter est réellement amoureux. Et, enfermé dans l’apparence d’Amphitryon, il échoue à se faire aimer pour ce qu’il est, pour son être véritable. Il ne peut être reconnu. Malgré son habileté à jouer de la duplicité du langage, la portée et la réception de ses paroles lui échappent. Alcmène persiste à ne reconnaître que l’Amphitryon unique qu’elle aime, même si c’est un Amphitryon divinisé. Jupiter est cruel, mais vulnérable lui aussi. En éprouvant l’échec amoureux, le dieu s’humanise et se rapproche des mortels. Donc la partie est un peu plus égale entre les humains et les dieux.

MC93 : Peut-on résumer la pièce en une longue chute des personnages qui cherchent sans y parvenir à se faire reconnaître par l’autre ?

S.D : Une chute et une métamorphose. Amphitryon est un général très sûr de lui qui incarne une identité auto-suffisante, virile, autoritaire. Il va perdre sa place, son identité et connaître une déchéance effroyable à cause du subterfuge de Jupiter. Cela commence par sa position physique : il revient de la guerre, veut rentrer chez lui en compagnie de son valet Sosie, s’apprête à rejoindre sa femme Alcmène, mais il se voit dans l’impossibilité de passer le seuil de sa maison. Jupiter et Mercure (qui, lui, a pris l’apparence du valet Sosie) les en empêchent, ils ont pris littéralement leur place. Alors ils vont commencer à errer, à attendre dehors sans jamais pouvoir rentrer chez eux. Amphitryon est rendu de plus en plus étranger, jusqu’à devenir un paria. Un monstre dont il va falloir se débarrasser. Face à cette violence incompréhensible, Amphitryon n’a au départ comme seul moyen de réponse que ceux de son rôle de général thébain : la guerre et la vengeance. C’est un être violent et monolithique. Mais petit à petit, le personnage commence à se fissurer. Très tôt il se plaint du rôle qu’il doit tenir, il cherche l’épaule d’un ami. Jusqu’au moment où, dans le box des accusés, devant Jupiter, devant ses amis qui l’ont trahi, sa femme qui le désavoue, il fait ce geste inouï qui est un acte de foi : la croyance qu’il met en Alcmène et l’abandon de la force le transforment profondément. 

MC93 : Ces personnages désespérés sont complètement dépossédés d’eux-mêmes. Comment le langage fonctionne-t-il dans ce monde en proie aux troubles et aux mensonges ?

S.D : La question de la parole est très intéressante dans la pièce de Kleist. C’est d’ailleurs une problématique qui me guide au théâtre : le partage de la parole, l’organisation de ce que j’appelle « la scène auditive ». Ici, tous les personnages luttent pour être reconnus et se confrontent donc à l’impossibilité de se faire entendre. Les échanges sont très déséquilibrés. On a l’impression que le son de leur voix se perd au contact d’oreilles infirmes. Il y a une série de malentendus et d’incompréhensions : la pièce devient une succession de dialogues de sourds ! J’aime au théâtre m’intéresser aux gens qu’on n’entend pas, ou mal, à la manière dont une parole est prise en compte ou pas. Comment quelqu’un disparaît totalement quand on ne l’entend pas ? Sur un plateau, ces questions sont exacerbées.

MC93 : Comment comprenez-vous la fin de la pièce lorsque les dieux repartis laissent les humains seuls sur terre ?

S.D : Chez Molière, la pièce est vraiment écrite en référence au roi, Louis XIV. La fin de la pièce est une dénonciation ironique du pouvoir du roi. Lorsque Jupiter révèle la vérité aux humains, il est un être magnanime et triomphant qui octroie aux humains un fils : le demi-dieu Hercules, fruit de son union avec Alcmène. Tout le monde se prosterne et se tait d’un silence qui en dit long (comme le dit Sosie). Chez Kleist, la fin est très déroutante. Elle n’est pas aussi spectaculaire et triomphante pour Jupiter. Elle est irrésolue, inachevée et laissée aux humains. Tout le dernier acte est sous le régime de l’impondérable, de l’imprévisible. D’ailleurs, toutes les fins chez Kleist sont abruptes, violentes et ouvertes. Reprenons à partir de la scène finale, qui est une sorte de faux procès : une foule de personnes sont conviées, une pression immense est mise sur Alcmène pour qu’elle choisisse publiquement entre Jupiter et Amphitryon. Amphitryon est désavoué, banni, on s’attend à ce qu’il soit exécuté. Et voilà qu’il affirme sa foi en Alcmène : elle dit la vérité puisqu’elle ne peut mentir. Il accepte librement de laisser la place et abandonne la violence. Jupiter alors se révèle. Cependant, le voilà beaucoup moins triomphant que chez Molière, on sent qu’il a perdu beaucoup de plumes pendant la pièce ! Alcmène s’évanouit, et Amphitryon est le seul à ne pas se prosterner devant lui. Il y a alors un échange surprenant entre l’homme et le dieu. Une reconnaissance. Ils s’écoutent et se parlent vraiment. Et c’est l’homme qui rappelle au dieu la légende, la raison au départ de sa venue sur terre, que Jupiter semble étrangement avoir oubliée. Chez Molière c’est le moment d’apothéose pour Jupiter, où il peut faire l’étalage de sa magnanimité. Mais là, en demandant que le dieu lui donne un fils, c’est comme si Amphitryon coupait l’herbe sous le pied de Jupiter. Il s’approprie la légende. Il lui vole la vedette. Et c’est comme si une nouvelle langue, une langue du désir, s’inventait dans la bouche d’Amphitryon, délivrée par Jupiter. A priori rien ne change (Alcmène va bien enfanter le fils de Jupiter, preuve que les humains ont été trompés), mais ce n’est plus le même ordre des choses. Ce n’est plus la même chose puisque c’est le désir d’Amphitryon que la loi du dieu va exaucer. Et au lieu de s’arrêter là avec le départ des dieux et les dernières paroles de Sosie comme chez Molière, Kleist continue la fin, et nous sommes suspendus à Amphitryon et surtout à Alcmène dont le dernier mot est « Ach », c’est-à-dire même pas un mot, ni un silence, un souffle. Je pense aussi qu’à ce moment-là, Amphitryon  et Alcmène se reconnaissent dans des identités nouvelles. Ce sont les mêmes mais changés. Amphitryon a abandonné la violence, il a trouvé l’expression de cette pensée par le cœur que porte Alcmène depuis le début, et a laissé apparaître toute sa vulnérabilité. Il s’est surpassé par cet acte inouï, c’est le dieu en l’homme qui s’est révélé, l’homme désirant. Ainsi, les personnages sont rechargés par la reconnaissance de l’autre et de leur dépendance commune. Par la découverte peut être aussi de leur propre étrangeté. Ils ont accepté de ne pas tout savoir et de donner la place à la part opaque de l’autre et d’eux-mêmes. 

MC93 : Au fond qu’est-ce qui sauve les personnages du désarroi dans lequel ils sont plongés, de cette dépossession d’eux-mêmes imposée par les dieux ?

S.D : Leur courage, leur détermination à ne pas lâcher, à continuer à y croire malgré les humiliations. Ce sont des personnages au bord du suicide qui ne renoncent jamais à faire l’effort de penser ce qui leur arrive, ne cèdent jamais sur leur désir et qui inventent avec le cœur. Même plongés dans le doute, Amphitryon et Sosie n’oublient jamais qui ils sont. Ils souffrent simplement de ne plus être reconnus par l’autre, d’être déshumanisés. Ils ne réagissent d’ailleurs pas du tout de la même manière face à cette épreuve. Sosie, par exemple, a une intelligence de survie : on le chasse par la porte, il revient par la fenêtre ! Il est toujours en train de négocier son espace même face à Mercure qui le frappe. Il revient tout le temps, coûte que coûte. C’est une sorte de vieux ressort rouillé qui rebondit toujours avec une puissance de vie incroyable et qui est une puissance comique. Il a l’intelligence de savoir jouer avec les mots, de discuter, d’argumenter, alors qu’Amphitryon est rationnel et borné, il ne sait pas manipuler le langage. Il faut vraiment qu’il traverse une série d’épreuves pour que quelque chose de moins monolithique apparaisse chez lui. Une identité plus ouverte. Au fond, leur confiance et leur courage m’émeuvent dans la pièce. On n’est plus du tout habitué à cela aujourd’hui...

MC93 : Le motif proprement théâtral du travestissement, du jeu de masques et des illusions, cher à Molière, n’est pas le véritable nœud de la pièce de Kleist ?

S.D : Non, pas du tout. Il ne s’intéresse pas à cette question du théâtre dans le théâtre. Il se sert de ce dispositif - la métamorphose de Jupiter en Amphitryon et celle de Mercure en Sosie - pour en faire un jeu charnel, cruel. Il en retire tous les artifices théâtraux pour se concentrer sur une unique question : face au trouble généralisé, à la perte de sens causée par le déni, à la vérité vacillante, à quoi peut-on encore croire ? Sa réponse est la foi amoureuse. Parce que Amphitryon accepte librement de renoncer à posséder l’objet de son amour, Alcmène, il donne ainsi la preuve qu’il l’aime d’un amour véritable et authentique. Son nom peut alors lui être rendu, ainsi que son identité, ses titres et sa maison. Au fond, c’est autour du personnage féminin de la pièce que se nouent ces questions de croyance et d’identité, reliées à la question de l’amour.

MC93 : Quel espace allez-vous investir pour raconter cette histoire ?

S.D : Il y a plusieurs choses qui me tiennent à cœur. Tout d’abord, je veux assumer que nous sommes au théâtre. Parce que la pièce pourrait être l’histoire de comédiens qui veulent monter sur un plateau mais qui n’y arrivent pas. Parce qu’on les en empêche, parce que le théâtre est fermé. Amphitryon et Sosie sont sur un seuil : ils ne parviennent pas à rentrer chez eux. L’espace de l’intérieur du palais ne sera donc jamais à vue : je veux créer un espace qui nous laisse au bord. On doit avoir envie de le voir mais on reste devant constamment. La scène du faux procès va pulvériser cet espace : je voudrais que le décor s’ouvre à ce moment-là. Il y a aussi quelque chose d’important pour moi, c’est la proximité avec les spectateurs. Nous sommes, pendant une majeure partie de la pièce, avec peu de personnages, nous sommes très proches de leurs tourments et de leurs souffrances. Nous sommes accrochés à leur histoire. L’arrivée du peuple avec le procès crée une rupture qui est d’ailleurs une question de mise en scène. Mais je veux vraiment créer un lien, un contact intime avec le public dans la salle.

Entretien réalisé par Agathe Le Taillandier de Gabory