Des identités multiples et malléables
Des identités multiples et malléables
Mon Odyssée est-elle une pièce autobiographique ?
La pièce s’articule autour d’une conversation traumatique que j’ai eue avec ma mère lorsqu’elle a découvert mon homosexualité. J’y travaille donc des matières très personnelles, intimes et douloureuses. Pour autant, je ne fais pas un spectacle pour exposer mes blessures ou faire une thérapie publique. Il ne s’agit pas non plus de théâtre documentaire : la dimension fictionnelle est essentielle. Pendant le processus de création, j’ai énormément pensé aux artistes d’origine asiatique. Les artistes qui me ressemblent existent et ont toujours existé, mais dans cette industrie qui reste discriminante et limitante vis-à-vis de ce que les corps asiatiques pourraient représenter dans l’imaginaire collectif, les rôles et les opportunités ne nous sont pas donnés. Lorsque j’ai commencé, je n’avais aucun modèle : le manque de représentations authentiques et singulières de personnes asiatiques, et a fortiori queer, est criant en France, dans les arts comme dans l’espace public. J’ai une conscience aiguë de ce que mon travail peut avoir comme effet pour celles et ceux qui viendront après moi, et donc de ma responsabilité. J’espère que mon histoire pourra s’inscrire dans ce grand processus de changement des imaginaires et des représentations.
Au départ, je souhaitais dédier cette création à mes ami·es queer. Tou·tes, de près ou de loin, à des degrés variables, ont rencontré des difficultés, des incompréhensions et des violences au sein de leur famille. Aujourd’hui, certain·es d’entre elles et eux ont donné naissance ou s’apprêtent à le faire. Cela me bouleverse. Je fais aussi ce spectacle pour ces enfants, pour qu’iels n’aient pas à vivre ce que j’ai vécu, pour que leur vie soit le moins violentée possible. Dans ces résonances, Mon Odyssée pose des questions qui dépassent les enjeux identitaires ou d’orientation sexuelle : que signifie faire venir un·e enfant dans ce monde ? Qu’est-ce qu’une famille ? Que veut dire aimer ses parents et, réciproquement, ses enfants ? Comment faire avec les dissonances et les déconnexions familiales, avec l’expérience du rejet, où qu’elle se produise ? À ma plus grande joie, le pressentiment que mon histoire avait une dimension universelle ne cesse de se vérifier.
« Sans acceptation radicale de soi, il ne peut y avoir ni émancipation ni épanouissement. L’art, j’en suis persuadé, peut nous accompagner sur ce chemin. »
Cette conversation, vous l’avez enregistrée. Pourquoi vous semblait-il important de la diffuser réellement dans votre pièce ?
J’ai enregistré cette conversation en 2017 pendant le séjour de ma mère en Europe. Il m’a fallu huit ans et le cadre, permis par le travail artistique et mon équipe, pour pouvoir l’écouter pour la première fois. Que cette archive devienne la fondation à partir de laquelle penser mon geste a alors immédiatement été une évidence. D’abord, parce que ce document constitue une preuve, irréfutable, que la violence qui a entouré la découverte de mon homosexualité a bien eu lieu. C’est d’autant plus important que face aux traumas, par instinct de survie, le cerveau peut faire des amnésies sélectives. Ma mémoire a occulté ou altéré ce moment mais également les événements qui l’entouraient. Ensuite, parce que la structure même de cette archive m’a semblé passionnante. Elle s’étire sur près de deux heures, est habitée par beaucoup de silences, de bruits que je n’arrive toujours pas à identifier. Au-delà de la tension dramatique qui, par ailleurs, monte crescendo jusqu’à une explosion finale, garantir cette traversée dans sa durée, avec la mauvaise qualité du son, m’a semblé vraiment important, parce que c’est cela aussi qui est éprouvant et ravageur. Je voulais qu’on puisse regarder en face cette avalanche de violence qui va dans les deux sens, sans timidité, sans l’euphémiser ni l’esthétiser.
Souhaitiez-vous élargir les représentations de la violence ?
Mon Odyssée aborde tout un spectre de violences : celles vécues spécifiquement par les personnes queer (qui, souvent, s’ajoutent à l’expérience du racisme et de la xénophobie) et, plus largement, les violences familiales et domestiques, physiques comme psychologiques. Je souhaite en explorer la dimension politique. Bien qu’elles se produisent derrière des portes closes, elles sont intégralement construites par la société, le patriarcat et l’hétéronormativité. Les consciences se réveillent lentement, mais les auteur·ices de ces violences continuent d’être protégé·es et les ravages produits sur la psyché et la vie des victimes restent encore trop largement sous-estimés. Il me semblait par ailleurs essentiel de ne pas occulter ou dissimuler ma propre violence. Il y avait là un enjeu d’intégrité artistique et de justesse, presque de justice, mais aussi de possibles connexion et communion avec le public. Nous avons tou·tes nos parts d’ombre. Les regarder en face, les accepter et les mettre à la bonne place, aussi inconfortable qu’il soit de s’asseoir avec sa multitude, sa honte et ses ténèbres, est essentiel pour apprendre à s’aimer réellement. Et sans acceptation radicale de soi, il ne peut y avoir ni émancipation ni épanouissement. L’art, j’en suis persuadé, peut nous accompagner sur ce chemin. J’espère en tout cas que mon spectacle ira dans ce sens-là.
« Mon Odyssée s’élance d’une histoire douloureuse mais c’est une célébration de ces vies qui ont été violentées et le seront à nouveau, de ces identités multiples, malléables, capables de s’enrichir chaque jour de nouvelles découvertes du monde et de soi, de chercher leur métamorphose et leur épanouissement, en dépit des cicatrices. »
En dessinant un parcours d’émancipation, vous proposez également une définition en mouvement de l’identité. Était-ce un autre enjeu politique pour vous ?
L’identité est une question immense. Toutes les personnes qui ont fait l’expérience du déracinement et de la non-appartenance aux normes hétéro-patriarcales ont appris, très jeunes, à développer des stratégies de caméléon pour se protéger. La frontière entre la survie et la vie est très ténue. Comment transformer les mécanismes de survie en moments de vie ? Comment être soi dans ce monde ultra-violent qui nous pousse à disparaître, à nous taire, à nous faire tou·tes petit·es ? Il y a urgence à aimer et à vivre. Mon Odyssée s’élance d’une histoire douloureuse mais c’est une célébration de ces vies qui ont été violentées et le seront à nouveau, de ces identités multiples, malléables, capables de s’enrichir chaque jour de nouvelles découvertes du monde et de soi, de chercher leur métamorphose et leur épanouissement, en dépit des cicatrices. Dans l’Odyssée d’Homère, Ulysse cherche à retourner au lieu auquel il appartient. Je poursuis l’inverse : mon Ithaque est le lieu où je vais et ce que je suis en train de devenir. La personne que je suis appartient à l’avenir.
Propos recueillis par Aïnhoa Jean-Calmettes en avril 2026.











