La puissance de l’unisson
La puissance de l’unisson
Vous avez présenté à la MC93 Combat de carnaval et carême en 2017, Débandade et Klein en 2022 et La Guerre des pauvres en 2022 et 2024. Quel lien cette nouvelle création entretient-elle avec ces précédents spectacles ?
Aucun, pour chaque pièce que vous citez les moteurs ont été différents. En même temps ne ressemblera à aucun des spectacles déjà présentés. Ce sera une pièce franchement chorégraphique, sans presque aucun texte, contrairement à ce que je fais d’habitude. C’est vraiment sur la dimension politique de cette forme d’écriture que je m’interroge.
Comment ce projet est-il né ?
J’en avais ras le bol de voir revenir en force, et pas que pour les grands ensembles, des pièces de groupe essentiellement construites sur la fascination de la synchronicité. Sans parler des pièces participatives à 100, 300 puis 1 000 personnes. Ce goût pour l’unisson semble porter aujourd’hui une valeur de lutte collective autoproclamée. Pour moi, c’est une forme bien plus ambiguë que cela, outre le fait d’être une modalité d’écriture que je ne trouve pas très passionnante. Il faut se souvenir qu’il y a eu déjà plusieurs générations d’artistes, dont la mienne, qui se sont battues contre ça, notamment pour remettre en question l’académisme du ballet classique, mais pas que. Aujourd’hui, dans le champ de la danse contemporaine, les danses de groupe sont à l’honneur, souvent au nom d’une dynamique de revalorisation des cultures populaires qui peut difficilement ne pas remporter l’adhésion... J’ai envie de résister un peu, tout en interrogeant cette histoire-là, car en effet danser ensemble est sans doute à l’origine de toute l’histoire de la danse !
« Mon sujet est celui de la puissance de l’unisson quand elle s’exerce de l’extérieur, par une discipline des corps qui tend à effacer les différences, par une doctrine, par une cadence dominante. »
Comment le projet va-t-il s’articuler avec l’idée du collectif, du combat ?
En fait, je ne l’articule pas. Évidemment que la puissance subversive d’un groupe c’est formidable, que des millions de femmes qui dansent et chantent simultanément sur toute la planète pour défendre leurs droits, c’est top. Qui dirait le contraire ? Mon sujet est celui de la puissance de l’unisson quand elle s’exerce de l’extérieur, par une discipline des corps qui tend à effacer les différences, par une doctrine, par une cadence dominante. L’unisson que je remets en question est frontal, géométrique, donné de manière presque agressive et triomphale, il rêve de se démultiplier à l’infini à l’image des masses virtuelles des jeux vidéo. Il s’inscrit dans une idéologie du « toujours plus » très actuelle : plus de monde, plus de mouvement, plus de volume, plus d’énergie, plus de vitesse, nos BPM ne cessent de grimper...
Quand il m’arrive d’aller manifester et que quelqu’un se met à crier un slogan que tout le monde reprend, je n’arrive pas à suivre, je me sens immédiatement mal à l’aise. Brandir le poing ensemble, c’est fort, être emporté dans un élan collectif qui n’est plus forcément conscient, ça me dérange. Pour moi, on ne peut pas, par exemple, prétendre parler d’anticapitalisme ou d’antifascisme en empruntant à des formes qui sont susceptibles de les évoquer. J’avais envie de partager avec le public cette impression de mise au pas derrière l’apparent élan collectif. Je voudrais qu’il se demande ce qu’il regarde quand il voit des corps bouger ensemble. Pourquoi est-ce que cela le fascine tellement, pourquoi est-ce tellement agréable, pourquoi la jeunesse danse et se filme sur TikTok en faisant les mêmes gestes ? Qu’est-ce que cela raconte de notre besoin de satisfaction immédiate, de reconnaissance ?
Comment avez-vous travaillé avec vos collaborateurs musiciens ?
Je savais que j’allais procéder par collage, mais je ne voulais pas que la musique suive le même chemin. J’ai donc eu envie de partager ma problématique avec Benoît de Villeneuve et Benjamin Morando, pour qui l’unisson n’était pas une question mais surtout un champ musical très vaste et passionnant. Nous avons fait beaucoup d’allers-retours. La relation à la musique était centrale. Il fallait un beat entêtant, les interprètes en avaient besoin, il ne fallait surtout pas enrober la danse si influençable face à la force suggestive de la musique. Ce n’était pas simple, mais on a fini par trouver le protocole.
Comment s'est déroulé le processus de création ?
Cela a démarré par cette collecte d’images autour de la question de la synchronicité, en balayant divers champs qui ne sont pas seulement ceux de la danse mais aussi du sport, de l’exercice militaire, du rituel religieux, de la fabrication industrielle. Travailler à l’unisson, c’est aussi travailler à la chaîne. On se retrouve maintenant avec une heure et demie d’écriture qu’on essaie de faire craquer pour voir comment en déjouer l’efficacité. C’est l’enjeu du travail en cours et c’est dur ! L’unisson est un piège, difficile de se désengluer de cette facilité chorégraphique et de ne pas y trouver malgré tout du plaisir. On attaque en ce moment la résolution de la pièce, à la recherche d’une sorte de décroissance chorégraphique qui tournerait le dos à toute forme de puissance…
Propos recueillis par Olivia Burton en avril 2026.











