Nos vies en archives
Nos vies en archives
Depuis 2020, vous travaillez avec et pour des jeunes gens. Sont-ils selon vous encore trop peu représentés sur les scènes contemporaines françaises ?
Les moins de 30 ans sont représentés sur scène, mais le type d’histoires et les formes de récits qu’ils peuvent proposer, beaucoup moins. Lorsque j’ai accepté la proposition de l’ADAMI de créer une pièce avec des jeunes acteurs en 2020 – Le Chœur –, je ne me doutais pas que cette expérience serait aussi fondatrice. C’était la première fois que je travaillais non seulement avec des artistes de cette génération, mais qui en plus ne faisaient pas partie de ma « bande historique ». Cela m’a obligée à reposer tous les enjeux de mon travail et à changer ma façon de faire. Depuis, je n’envisage plus de concevoir des spectacles sans entrelacer création et transmission, sans mener collectivement des réflexions théoriques qui seront ensuite éprouvées au plateau pour produire une forme. Mettre mes questions et mes recherches en partage a ouvert un champ incroyable. C’est une façon d’écrire à plusieurs tout en partant de mes interrogations et de mon point de vue.
Dans la continuité de vos précédentes créations, Ultrasensibles interroge la fabrique de l’histoire et la diversité des archives. En quoi celles-ci sont-elles des matériaux intéressants pour le théâtre ?
La façon d’écrire l’histoire a radicalement changé ces dernières années. L’histoire des grandes dates et des grands hommes, telle qu’on l’apprenait à l’école, a laissé place à une histoire des mentalités – qu’est-il pensable dans un contexte donné ? – puis des sensibilités – qu’est-il éprouvable ? Lors de la création du Chœur je me suis rendu compte que, sans en être nécessairement conscients, les jeunes acteurs avec lesquels je travaillais avaient complètement intégré ces nouvelles façons de penser la discipline historique. Réaliser que nous avions radicalement changé de paradigme dans nos manières de nous raconter le monde a été très fort pour moi. Ces enjeux sont passionnants pour une metteuse en scène. Qu’est-ce qui fait archives ? Où sont-elles ? Ces traces qu’on laisse, qu’on sélectionne ou néglige, qu’on hiérarchise aussi parfois, donnent accès à une pluralité de points de vue et peuvent facilement être réinvesties théâtralement. Jusqu’alors, j’avais traité d’archives bien gardées car considérées comme précieuses. Aujourd’hui, je m’intéresse à un autre réseau de traces : celles des anonymes. L’archive des anonymes est notre archive commune.
« Les « ego-documents » sont des traces de soi que nous produisons tous, tout au long de notre vie, même si nous ne les conservons pas forcément. Nous avons tous en notre possession un réseau d’archives extraordinaires qui peuvent prendre des formes très différentes »
Les archives dont vous vous emparez pour cette création sont appelées « ego-documents ». De quoi s’agit-il ?
Les « ego-documents » sont des traces de soi que nous produisons tous, tout au long de notre vie, même si nous ne les conservons pas forcément. Nous avons tous en notre possession un réseau d’archives extraordinaires qui peuvent prendre des formes très différentes – des correspondances, un journal intime, des résultats d’analyses médicales, des notes sur un téléphone… Elles racontent quelque chose de l’histoire de nos sensibilités et sont une matière théâtrale fascinante. Pendant la création, j’ai demandé aux acteurs de produire quotidiennement des ego-documents qui pouvaient être les leurs, ou non, ils pouvaient les récolter et même les inventer. L’important était que nous puissions y croire. Je ne suis pas dans une recherche de vérité : ce qui m’intéresse, c’est de questionner les formes, celles que l’on produit et ce qu’elles produisent, en retour, dans notre espace sensible et intime.
Comment avez-vous choisi dans toute cette matière produite au fil des répétitions ?
Nous avons gardé les ego-documents qui nous paraissaient les plus entendables et partageables, ceux dans lesquels les spectateurs pourraient se projeter. La forme du journal intime est suffisamment familière pour qu’on puisse tous s’y retrouver. Cette question du choix entre ce que l’on garde et ce que l’on jette est aussi et surtout un des enjeux de la pièce. Pour donner à voir et à entendre ces ego-documents que nous avons sélectionnés et réécrits ensemble, nous avons imaginé un petit scénario : les acteur·ices vident une cave et se demandent ce qu’iels doivent conserver. Pourquoi gardons-nous tel document et pas tel autre ? Est-ce un choix de cœur ou de raison ? Que considérons-nous comme précieux ? Qu’allons-nous laisser après notre mort et à qui ? À cette époque d’ultra-visibilité où tout est donné à voir sur les réseaux sociaux, certaines choses sont-elles trop intimes pour pouvoir être dévoilées sur scène ? Nous nous sommes tous déjà posé ces questions au moins une fois à l’échelle de nos vies.
En plongeant dans ces archives d’anonymes, interrogez-vous la hiérarchisation des vies qu’a longtemps produite la discipline historique ?
Sur scène, il n’y aura ni héros ni anti-héros, simplement des personnes qui racontent des histoires. Cela ne sera pas glorieux, cela risque même d’être anecdotique dans un certain sens, puisqu’il n’y a rien d’exceptionnel dans le fait d’écrire des lettres ou dans les portraits en creux qui se dessinent de nous dans un historique de recherches Internet. Mais peut-être est-ce bien, justement, d’envisager l’histoire à un autre endroit que celui de la gloire et de l’exceptionnalité. Il y a là un enjeu politique. Le plus surprenant, c’est que ces ego-documents n’ont pas besoin d’être extraordinaires pour dégager une puissance émotionnelle énorme. Un journal écrit par un enfant de 12 ans peut être un peu niais, mais il y a néanmoins quelque chose de bouleversant dans cette prise de parole. Même si on essaie de s’en tenir un peu loin, même si ces ego-documents ne sont pas les nôtres, ils tapent fort. C’est à la fois surprenant, réjouissant et très beau. Un être humain reste un être humain.
Propos recueillis par Aïnhoa Jean-Calmettes en juin 2026.











