Pour briller, il fallait danser

Entretien

Pour briller, il fallait danser

Entretien avec Matthieu Barbin autour de Dynasties

Comment avez-vous découvert le monde du spectacle ?

J’ai d’abord été danseur. À 19 ans, j’ai travaillé avec Jean-Claude Gallotta puis avec Boris Charmatz et beaucoup d’autres créateurs en danse et en théâtre. Avant tout cela, ma découverte du monde du spectacle s’est faite par la télévision, l’objet pivot qui nous reliait ma mère et moi au monde extérieur. Je trouvais que cela brillait beaucoup dans la télé et j’avais l’impression que pour briller, il fallait danser. J’ai donc très tôt demandé à faire de la danse. Ma découverte du show drag s’est faite par le théâtre, et par des rencontres, notamment avec Jonathan Drillet et Marlène Saldana. J’ai été ainsi mis en contact avec l’éventail que proposaient des arts proches du cabaret ou du drag, comme le maquillage et la notion de numéro. J’ai découvert qu’il existait toute une scène dédiée à cela, avec ses codes et sa culture.

 

Comment ce projet s’inscrit-il dans votre parcours d’artiste ?

Au début, il s’agissait de reprendre Les cent mille derniers quarts d’heure, ma pièce précédente, qui questionnait l’idée de la réalisation et de l’émancipation par le travail, et des mythes autour de la réussite sociale. Il m’est soudain apparu que le plus important était l’exercice que j’étais en train de mettre en pratique : collecter la parole de ma mère et questionner une forme d’héritage. Le CDN de Toulouse a été d’accord pour m’accompagner dans une nouvelle création sur ces thématiques. C’est mon troisième solo. Je trouve cette forme aussi belle que féroce. La mosaïque de portraits, un peu chorale, s’est imposée car j’avais très envie d’intégrer au théâtre certains codes du drag et du cabaret. Je trouvais par exemple que dans les numéros il y avait, dans un temps très restreint, une possibilité de proposer une narration avec un début, un milieu et une fin, de synthétiser une pensée. Je désirais relever ce défi en étant seul sur scène. Cela permet des changements de costumes, des variations dans le langage, depuis le discours très intime jusqu’au très spectaculaire, en passant par l’archive ou la conversation avec les gens. J’assume cette multiplicité : les numéros s’enchaînent le long d’un fil rouge tracé par la présence de la mère.

 

Dynasties © Christophe Raynaud de Lage
Dynasties © Christophe Raynaud de Lage
Dynasties © Christophe Raynaud de Lage

 

Un mot sur le titre ?

C’est évidemment un clin d’œil à la série des années 1980 et aussi à ce qui m’intéressait au début, le népotisme. L’entrée du spectacle pose une question : qu’est-ce que cela fait d’être l’enfant de Michael Jackson, offert au monde, brandi depuis une fenêtre et affublé d’un surnom à cause de l’acte d’un père ? Je voulais mettre cela en parallèle avec le fait d’être ce que j’appelle « le fils ou la fille de rien », de construire son identité ou son patrimoine culturel pas forcément en lien avec sa famille. Assez vite, le népotisme m’est apparu peu intéressant parce que tout avait été un peu dit et fait dessus. Mais s’est dégagé le thème de la rupture : beaucoup de figures dans le spectacle sont réunies par le fait de s’être construites en rejetant une filiation, quitte ensuite à la réembrasser. Les dynasties qu’on se construit, les généalogies rêvées, les liens de sang, les ruptures : le mot regroupait tous ces enjeux.
 

Vous travaillez avec les outils du show drag, l’humour et l’exubérance. Que vous permettent-ils ?

Aujourd’hui, je n’ai plus l’impression de faire un show drag. Le spectacle a beaucoup évolué depuis sa création il y a deux ans. Pour autant, on peut utiliser les codes du drag pour passer un contrat avec le public sur le fait qu’on attend de lui un parcours actif. Esthétiquement, les caricatures sont faites de manière assumée. On se moque aussi de nous-mêmes. Ce second degré permet de dédramatiser, et d’être à la fois dans un discours très intime et très caricatural, de l’ordre du divertissement. Celui-ci autorise à creuser des questions universelles qu’il serait difficile d’aborder si on ne faisait pas tous ces pas de côté.
 

« J’adore rendre spectaculaires et oniriques des choses d’un naturalisme potentiellement ennuyeux. »

Au fil du spectacle, pointe une émotion saisissante liée à l’intime. Comment tenez-vous tous ces fils ?

Par l’outil de l’écriture. Elle s’est faite au plateau. Écrire permet d’avoir un squelette nourri par l’exubérance et les numéros flamboyants. L’équilibre en soi est difficile à expliquer. J’adore rendre spectaculaires et oniriques des choses d’un naturalisme potentiellement ennuyeux. C’est aussi très présent dans Brûle bébé, mon premier roman, sorti il y a deux semaines, où l’on suit un enfant dans ses métamorphoses jusqu’à l’âge adulte. Dans le spectacle, on part d’un enfant qui déploie le contenu d’une malle et raconte une filiation. Comme on est dans sa tête, cela laisse place au rêve et aux projections possibles. De là émergent des scènes qui n’ont plus rien à voir avec l’intime mais plutôt avec le spectaculaire.


Quels ont été les enjeux majeurs dans le processus de création ?

Deux personnes ont été essentielles par rapport à l’écriture et au regard extérieur : Dalila Khatir, avec qui je travaille depuis mes débuts, et Florent Gouëlou. Le regard des costumiers et du créateur lumière a été très bénéfique aussi. Les écueils ont été nombreux. J’avais envie d’honorer la complexité des témoignages et du parcours. Quand on parle de déconstruction, d’arrachement pour s’approcher de soi, et qu’on questionne l’héritage, on peut très vite tomber dans des poncifs. Par ailleurs, la scénographie s’est construite à partir d’éléments fragiles, des allumettes et des bonshommes de papier. Le tout sans scénographe. Donc la rendre très solide a été un vrai défi. L’autre enjeu a été de parvenir à la souplesse pour passer d’un discours à l’autre, depuis le hosting de la culture drag (des prises de parole pour introduire les artistes sur scène ou tisser un fil rouge entre les numéros) jusqu’au discours intime, à l’archive, à la voix, de l’ordre du numéro, etc. Nous avons travaillé sur une écriture très précise.

 

« Plus le temps passe, plus je me dis que c’est une déclaration d’amour à l’enfant que je n’ai pas pu être ou que je n’ai été que trop peu. »


Finalement, le spectacle est-il aussi une déclaration d’amour à votre mère ?

Oui, et plus le temps passe, plus je me dis que c’est une déclaration d’amour à l’enfant que je n’ai pas pu être ou que je n’ai été que trop peu, comme à celles et ceux qui commencent à pointer du doigt des identités qui les bouleversent et qu’ils n’arrivent pas à appréhender. À celles et ceux qui dans leur chambre cherchent des moyens de s’extraire, de briller, de se reconnecter avec leurs parents ou de rompre. Le personnage de la mère est construit à partir de données intimes mais d’autres aussi, plus fictives. Finalement, il est question d’une mère, et pas seulement de ma mère.

Propos recueillis par Olivia Burton en mars 2026.