Prendre conscience du monde
Prendre conscience du monde
À l’origine de Salma, Mon Amour – que vous avez écrit et mis en scène – il y a les événements qui ont lieu à Gaza à partir d’octobre 2023.
Comme beaucoup de gens dans le monde, j’ai été et je suis profondément remué par ce qui s’est passé et se passe toujours à Gaza. Mais également au Liban, au Soudan, un peu partout dans la région. Gaza a été plus médiatisée et par conséquent plus accessible tout à coup à notre conscience. J’ai des liens culturels et des affinités avec la Palestine et le monde arabe en général, cela fait partie de mon identité, mais j’aimerais souligner qu’il ne s’agit pas pour autant d’un point de vue communautaire, partout dans le monde la situation de Gaza a suscité une énorme indignation. Ma réaction est humaine, et si je voyais les mêmes images en provenance de Chine ou d’Amérique latine, je serais tout aussi touché. Quand j’ai visité au Chili le mémorial de la dictature, ou au Rwanda celui du génocide, j’étais bouleversé, je n’ai pas pu aller au bout de la visite. Cependant, là, c’est quelque chose qui se passe tout près, qui me touche au plus intime, et je sens que j’ai le droit de réagir, d’exprimer ce que j’éprouve.
« Cette violence qu’on absorbe, elle va où ? Y compris la violence extrême à laquelle nous avons été exposés en tant que spectateurs. »
Comment vous est venue l’idée du personnage de Salma ?
La question fondamentale qui m’a interpellé est : que peut-on attendre maintenant ? Quel peut être le futur de tout cela ? Il y a un génocide, une catastrophe incommensurable, la destruction massive d’une population, de villes, de villages, mais l’histoire du monde est parsemée de tels cataclysmes, ils ont toujours une fin, heureusement. Quel pourrait être l’après ? Qu’attendre de personnes qui ont vécu ces tragédies, perdu leur territoire, leur famille, une partie de leur corps, vu leurs frères, sœurs, mères se faire massacrer ? Cette violence qu’on absorbe, elle va où ? Y compris la violence extrême à laquelle nous avons été exposés en tant que spectateurs. Et qu’attendre en particulier de la génération montante, cette génération Z, réputée branchée sur TikTok, qui s’est avérée beaucoup plus impliquée politiquement qu’on ne l’imaginait. C’est ainsi qu’a éclos le personnage de Salma, une jeune femme, qui essaie de répondre à mes questionnements.
De là a surgi l’idée d’une tragi-comédie familiale dans la haute bourgeoisie du Caire.
Une fois trouvé le personnage de Salma, assez vite j’ai imaginé l’histoire que je voulais raconter. Celle d’une jeune femme complètement insouciante, menant une vie très protégée, un personnage assez banal a priori, qui face aux images de la violence en cours, va se révéler. Prenant conscience du monde qui l’entoure, et qu’elle ne voyait pas, Salma est saisie par le besoin d’agir. Elle est alors confrontée au mépris et à l’hostilité de ses proches, et se trouve devoir faire un choix très difficile, un choix qui oppose ses principes à sa famille. D’où la tragédie. Le monde dans lequel nous vivons est porteur de tragédie : les inégalités, la catastrophe écologique, les restrictions de liberté, tout s’écroule dans ce monde dont héritent Salma et sa génération.
On retrouve néanmoins le côté humoristique, voire burlesque, de la plupart de vos spectacles.
Je ne conçois jamais de pures tragédies ! L’humour est culturel en Égypte, on cherche à raconter des blagues même dans les moments les plus noirs. Le spectacle commence sur le mode comique, une part de farce, avant d’évoluer vers un aspect très sombre. J’aime jouer avec l’humeur du spectateur, avec son attente. J’essaie de faire en sorte que la trame ne soit jamais prévisible, que le spectateur soit tenu en haleine comme dans un film d’action, constamment détourné de la trame principale. J’écris le détail des scènes très progressivement, au fur et à mesure de ce qui surgit en répétition.
Il y a également votre regard toujours acerbe sur la bourgeoisie.
Je montre cette classe égyptienne hyper-riche, protégée de l’extérieur, aussi bien de son voisinage que du reste du monde, centrée sur ses petites histoires privées. Il y a un problème avec cette caste qui n’a pas de véritable culture, qui ne pense qu’à l’argent, qu’à son intérêt propre, et qui dispose de tant de moyens. Je peux comprendre que quelqu’un d’analphabète, de démuni, fasse de mauvais choix dans la vie, ou se pose de mauvaises questions. Mais je ne comprends pas comment on peut accéder au confort absolu tout au long d’une vie, aux meilleures écoles et universités du monde, et demeurer aussi ingrat, aussi détaché de la société qui vous a permis l’accès à ce statut privilégié. Il ne s’agit bien sûr pas d’un problème particulier à l’Égypte mais d’une aberration mondiale.
Propos recueillis par Tony Abdo-Hanna en mai 2026.










