Tracer un chemin vers la lumière
Tracer un chemin vers la lumière
Comment ce projet est-il né ?
Sabine Garrigues, l’autrice, avait participé aux ateliers d’écriture du théâtre de Gennevilliers, lorsque Pascal Rambert en était directeur. Elle a eu ce geste d’écriture intense après la mort de sa fille Suzon, de 20 ans, au Bataclan. Elle était au concert avec son frère Paul de 17 ans qui lui, s’en est sorti. Sabine et Pascal m’ont proposé de faire une lecture du texte avec Stanislas Nordey à Théâtre Ouvert. Le moment fut très fort. Frédéric Martin a publié le texte aux éditions Le Tripode. J’ai ressenti la nécessité de le transmettre. Mais je ne voulais pas l’interpréter. Le texte est à la première personne. Ce qu’elle écrit est beaucoup plus vaste qu’une parole individuelle. Ces propos de mère me semblaient pouvoir circuler dans les corps et dans les êtres de jeunes gens. J’ai donc demandé au directeur de l’école de l’ESAD, s’il voulait bien que je travaille une semaine avec l’une de ses promotions pour faire un atelier de lecture avec cette intuition. Pour Sabine Garrigues, les jeunes interprètes et moi-même, il y a eu une évidence. L’équipe s’est formée dans le temps qui a suivi (trois ans) selon un équilibre de provenances, de corps, de voix, d’énergies, de fréquences. Elles et ils sortent d’écoles différentes, certains et certaines n’ont pas fait d’école et se rencontrent avec ces mots : c’est la naissance d’un ensemble. Hortense Archambault m’a proposé de rencontrer les jeunes interprètes issus de la Prépa’ théâtre 93 de Bobigny. J’ai grandi à Bobigny, c’était une joie de faire ces rencontres. Et c’est une constellation de rêve qui s’est formée, composée de Hinda Abdelaoui, Yesükheï Altantsetseg, Achille Aplincourt, Antoine Kobi, Woodina Louisa, Mélody Pini, Angele Prunenec, Kervens ST FORT.
Notre travail consiste à donner une surface de perception et de projection, où on ne sera peut-être jamais d’accord sur ce qu’on entend, en ayant cette conscience partagée d’aller vers la lumière.
Comment qualifier ce texte ?
Après la perte de sa fille, Sabine Garrigues déplie un long poème à partir de fragments qui résonnent comme des impacts de vie, d’espoir et de désespoir, de questionnements au monde, au terrorisme. Elle-même est aussi comédienne. Il y a une organicité dans l’écriture. Elle y trace un chemin pour aller vers la lumière, pour continuer avec son fils Paul, pour laisser la force de vie arriver, s’imposer, et pour l’accueillir, même avec ce qu’elle contient de descente et de chute libre. C’est une déclaration d’amour à ses enfants. Ce trajet apaise quelque chose, il vient accompagner, arracher à la solitude. C’est un chant.
Comment s’est déroulé le processus de travail ?
C’est un choeur qui respire à huit coeurs. En avril 2026, le compositeur, Dan Levy, nous a rejoint. Nous allons écouter ensemble les chants intérieurs de chacun et chacune. Il s’agira d’accompagner leurs fréquences et d’organiser ce qui sera émis, de créer un terrain où tout est possible, où l’écoute et l’émission des paroles ouvrent l’espace et le temps. Les colonnes d’air, les trajectoires, les résonances, vont faire apparaître la structure. Notre travail consiste à donner une surface de perception et de projection, où on ne sera peut-être jamais d’accord sur ce qu’on entend, en ayant cette conscience partagée d’aller vers la lumière. Cette équipe de huit interprètes est merveilleuse et fulgurante. Ils et elles seront autant dans la singularité que dans le choeur.
Quel est le rôle de la musique dans le spectacle ?
Dan Levy, le compositeur, est un ami d’enfance du lycée. Quand j’ai lu ce texte, j’ai entendu sa musique. Il travaille beaucoup pour le cinéma et a créé un groupe, The Dø, mais il fait peu de musique de théâtre. Son travail est passionnant. Je lui ai proposé d’entrer dans notre chantier. Nous allons être sur la crête entre la parole et le glissement vers le chant pour percer la nuit, avec des puissances sonores et vocales. Ce texte est une symphonie.
La puissance du langage de Sabine Garrigues met quelque chose dans le corps qui fait que nous allons vers et nous change.
Est-ce l’histoire d’un exutoire et d’une renaissance ?
J’ai l’impression que nous recouvrons ces évènements tragiques d’un voile en nous, comme pour les contenir quelque part, parce que c’est trop lourd à envisager. On continue à vivre mais qu’est-ce qu’on fait de cette brûlure qu’on ne peut pas laisser s’enflammer ? Dans ce texte plein de ce feu contenu, et jaillissant, la poésie permet de mettre des mots sur les choses et d’ouvrir la discussion à la sortie du théâtre, où l’on peut échanger, comprendre qu’on n’est pas seul. Comment le corps continue à vivre quand il a perdu son enfant ? Il n’y a pas de mots pour nommer cela. La puissance du langage de Sabine Garrigues met quelque chose dans le corps qui fait que nous allons vers et nous change : il s’agit de remettre la pensée en mouvement ensemble, et peut-être d’une manière insensée. C’est comme une grande étreinte. C’est un accompagnement. Il y a ce besoin d’être dans un ensemble, côte à côte, pour écouter, comme à un concert, ce partage-là. Si le texte a une fonction, c’est celle de réunir des êtres pour se dire qu’on continue.
Dans quel genre d’espace envisagez-vous de déployer ce poème ?
Pour l’instant, je ne l’imagine pas de manière frontale, pour ne pas se retrouver dans la configuration du Bataclan. Et le frontal n’est pas le rapport au théâtre que j’aime le plus. Un corps entouré et des êtres qui peuvent se percevoir écoutant et regardant quelque chose, être peuplé d’autres que soi. J’ai proposé à Yves Godin qu’on réfléchisse ensemble à l’espace où ces huit jeunes vont pouvoir être parmi l’humanité. Yves est un créateur poétique d’espace et de lumière. Ce serait comme une protection par le regard des uns et des autres. Dans un dispositif trifrontal, j’ai la sensation qu’on peut faire advenir une infinie douceur. Avec Clémence Delille, qui conçoit les costumes avec poésie, c’est la flamboyance et l’étincelance de cette jeunesse qui nous inspirent. À la fin du texte, il y a cette phrase qui était le premier titre du récit : « La terre n’est rien d’autre qu’un morceau de ciel ». La vie et la mort sont enchevêtrées. C’est un peu cela qui nous guide.
Qu’est-ce que vous entrevoyez dans le travail avec les comédiens et comédiennes comme défi ?
Leur chemin d’émission des mots les emmène, en tant que choeur. En fait, ils et elles ne dirigent pas le texte à un seul endroit. Peut-être qu’un jour cela va sortir avec une grande colère à certains moments et le lendemain avec une infinie douceur. J’imagine que quand ils et elles vont capter les regards du public, leur adresse sera forcément modifiée par les vibrations de la personne en train d’écouter. C’est extraordinaire à accompagner. Nous serons sans relâche avec la poésie.
Propos recueillis par Olivia Burton en mars 2026.











