Une Autopsie de l’entreprise coloniale

Entretien

Une Autopsie de l’entreprise coloniale

Entretien avec Guillaume Cayet autour de Nos Empereurs

Votre intérêt pour le continent africain et la colonisation européenne est un sujet nouveau pour vous ?

Au contraire. Avec Nos Empereurs, je reviens à un questionnement qui traversait un de mes premiers travaux, dès l’origine de la compagnie Le désordre des choses, puisqu’en 2017 nous avions créé avec Aurélia Lüscher un spectacle intitulé B.A.B.A.R. (le transparent noir). Un questionnement sur l’impensé colonial qui semblait caractériser le rapport de la France avec sa propre histoire impériale largement mythifiée. À travers l’histoire d’une famille ayant vécu au Bénin surgissaient des évènements liés au passé colonial. Ce sujet, je le questionne donc depuis longtemps.

Avec Nos Empereurs, je vais un peu plus loin. J’essaie une dissection, depuis le ventre du colon. Je crois qu’il est impératif aujourd’hui de penser ce passé, de l’enquêter, pour, en quelque sorte, nous décoloniser nous-mêmes. Il nous faut comprendre pourquoi – malgré les indépendances acquises pour la plupart au sortir de la Seconde Guerre mondiale – nos imaginaires sont encore influencés par les vieux réflexes du colonisateur. Comprendre oui, mais sans en faire un théâtre documentaire (même si je me suis beaucoup documenté en consultant des récits, des chroniques, des témoignages…), qui n’est pas la forme que je privilégie. Je viens du récit, de la fiction, je crois que l’imaginaire peut toute chose sur le réel. Ici, il fallait que je m’éloigne du documentaire pour trouver ma forme, aller vers la fiction, vers le théâtre.
 

« Dans cette pièce, mon but est de tenter une « autopsie » de l’entreprise coloniale depuis ses origines à nos jours, du point de vue du colonisateur.  »


Il s’agit donc d’une fiction, non d’un théâtre documentaire ?

Exactement. Une fiction théâtrale documentée qui n’établit pas un simple constat de l’état des lieux de notre rapport à cet empire défunt mais raconte – à partir d’un personnage qui, tel un Faust immortel, traverse le temps, de 1895 à nos jours – l’évolution du rapport entre la France et l’Afrique. Cette fiction historique, qui emprunte autant aux formes shakespeariennes qu’à Brecht, se présente comme une fresque mais tient aussi du conte fantastique. On y suit l’arrivée au Dahomey (l’actuel Bénin) d’un capitaine de l’armée française, puis sa mue en colon, puis en expatrié. À la fin de la pièce, Armand Lamarque a plus de 130 ans, ce qui n’est pas très réaliste. Il est cet empire français qui ne veut pas mourir. Ici, je voulais que le théâtre l’emporte, je voulais l’artifice, le monstrueux. Je voulais raconter théâtralement ce qu’avait été la colonisation : un processus total de déshumanisation. Dans cette pièce, mon but est de tenter une « autopsie » de l’entreprise coloniale depuis ses origines à nos jours, du point de vue du colonisateur. C’est une pièce sur le pouvoir en général à travers le prisme du pouvoir colonial.
 

Vos personnages ne sont pas pour autant des archétypes…

Non, j’écris des trajectoires façonnées par l’Histoire. C’est le sensible qui m’intéresse au théâtre. C’est pour ça que j’écris des personnages, qui tremblent, disent, se contredisent. La trajectoire d’Armand Lamarque est en ce sens un exemple : d’utopiste socialiste, il passe à fervent colonisateur. Nos vies ne sont pas linéaires. Elles évoluent, comme la trajectoire dans la pièce d’Edmond Frich, un curé missionnaire certain de trouver l’Éden au Dahomey et qui finira par s’enfermer dans sa folie, ou encore celle de Faustin Berrart, tout d’abord surveillant d’exploitation de la palmeraie Lamarque pour finir conseiller du premier président du pays. Je n’écris pas des archétypes, j’écris des lignes de fuite, des tracés, qui mettent l’Histoire en perspective. Et surtout, j’écris des fictions.

 

Nos Empereurs © Christophe Raynaud de Lage

 

Pourquoi avoir choisi le Bénin comme territoire d’analyse ?

Parce que c’est un pays avec lequel j’ai établi des liens personnels et qu’il est « exemplaire » de ce que fut la colonisation. Celle-ci débute, au Dahomey par deux guerres successives et sanglantes menées par la France avant que le colonel Alfred Dodds, commandant la force française d’occupation, ne reçoive la reddition de Béhanzin. C’est à partir de ce moment que le Dahomey est intégré à l’Empire français et que débute l’exploitation économique du territoire, et son corollaire : la domination raciale, par les colons français. Quand je me suis rendu au Bénin, en 2017, pour écrire B.A.B.A.R., j’avais été assez troublé de découvrir la présence en nombre des entreprises françaises dans le pays, Canal+ en tête.

Dans Nos Empereurs, Armand Lamarque est d’abord militaire avant de se lancer dans la culture et l’exportation de l’huile de palme qui deviendra une sorte de monoculture à destination de la métropole. Il se construit ainsi un empire économique et devient donc un « empereur ». Les idéaux universalistes qui « justifiaient » la conquête territoriale ne sont plus que des prétextes, qui permettent de spolier, dominer, exploiter terres et hommes et femmes. L’histoire personnelle et fictionnelle d’Armand Lamarque et de sa famille devient alors emblématique de la grande histoire de la colonisation.
 

Vous ne vous arrêtez d’ailleurs pas à la période coloniale du Dahomey et abordez également la question de la décolonisation.

Non, pour la simple raison que la décolonisation n’a été qu’une « privatisation de la colonisation ». Il n’y a pas eu de rupture concernant l’exploitation capitaliste de ce territoire. Notre personnage, et c’est la force de la fiction théâtrale, poursuit donc son parcours jusqu’à nos jours. Il est le symbole du « continuum » colonial qui, en s’adaptant sans rien céder, permet à cet « empereur » fier de son épopée de se maintenir au pouvoir. Il traverse donc les époques en s’adaptant à chacune. Il n’est pas un monolithe figé dans les années 1890.

 

« Avons-nous vraiment changé de regard sur ce continent africain que nous avons cru à nous, nous les Occidentaux blancs, persuadés d’être supérieurs et donc légitimement autorisés à apporter la « civilisation » ? Et si la vraie barbarie justement avait été de croire à cela ?  »

Nos Empereurs © Christophe Raynaud de Lage

 

« L’Empire français », hors départements et territoires d’outre-mer, a pourtant officiellement disparu au moment des indépendances au tout début des années 60.

Sur le papier, il a disparu. Mais je pense que nous vivons toujours dans ce mythe du grand Empire qui faisait de la France une puissance de premier plan. Cette nostalgie d’un passé glorieux continue de nourrir les discours de tous ceux qui ne parlent que du déclin d’une France, essentiellement mythifiée. En tant qu’auteur blanc et français, je pense que c’est ma place d’analyser cette nostalgie et d’en montrer sa dangerosité en tentant cette fresque « décoloniale » et poser cette question essentielle : avons-nous vraiment changé de regard sur ce continent africain que nous avons cru à nous, nous les Occidentaux blancs, persuadés d’être supérieurs et donc légitimement autorisés à apporter la « civilisation » ? Et si la vraie barbarie justement avait été de croire à cela ?

Je crois que Nos Empereurs tente simplement, par le théâtre, cette étude appelée de ses vœux par Aimé Césaire dans Discours sur le colonialisme : « Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral… ». C’est de cette réflexion, toujours à réactualiser, que la pièce fait théâtre.

Propos recueillis par Jean-François Perrier en mars 2026.