Une fiction pour rêver le quotidien
Une fiction pour rêver le quotidien
Ce projet s'inscrit en Seine-Saint-Denis. Aviez-vous déjà un lien avec ce département ?
Claire Lasne Darcueil : Oui, un lien très fort. Lorsque j’ai commencé à travailler dans le théâtre, j’ai créé avec Mohamed Rouabhi une compagnie, Les Acharnés, qui était en résidence en Seine-Saint-Denis. J’ai donc vécu et travaillé sur ce territoire, que je retrouve aujourd’hui avec grand plaisir. J’ai voulu que le spectacle s’inscrive dans ce département, mais surtout dans le théâtre lui-même, dans ses murs, dans cette Maison de la Culture inaugurée en 1980 par la volonté d’hommes politiques qui souhaitaient créer ici un théâtre d’art.
Un groupe s’est donc constitué à partir du volontariat de spectateur·ices engagé·es ?
50 personnes sont venues à la première réunion d’information, et je leur ai présenté le projet en compagnie de Nicolas Fleury, avec qui je collabore depuis de nombreuses années, et d’Élisa Castello, qui travaille au service des projets avec les publics de la MC93 et est en contact direct avec les amateur·ices passionné·es. Je leur ai expliqué que j’avais un projet encore en gestation. La seule certitude était qu’il serait question d’une histoire de café, de famille – biologique ou amicale –, d’un récit qui ne soit pas simplement le constat de nos difficultés quotidiennes, triste et sombre, mais au contraire quelque chose de joyeux, de vivant, une projection dans un univers fictif qui permette de rêver. Je leur ai dit que je comptais sur eux et elles pour inventer, à partir de leur vie ou de leurs rêves, de multiples histoires qui se croiseraient sans s’annuler.
Après cette première rencontre, tou·tes les participant·es ont manifesté le désir de commencer cette aventure. En compagnie des comédien·nes professionnel·les Yesükhei Altantsetseg et Bénicia Makengele, que j’ai eu le plaisir d’avoir comme élèves au Conservatoire, et du danseur Bashar Al-Belbeisi, ils et elles composent ce petit monde réunissant père et mère, filles et fils, cousins, grands-parents, amis vivants, présents, absents ou morts – puisque le théâtre, dans son essence, est aussi là pour faire entendre la parole des morts. Comme dans la plupart des oeuvres d’Anton Tchekhov que j’admire sans limite et dont j’ai monté l’intégralité des pièces, les personnages arrivent successivement pour constituer le monde cosmopolite qui fait la richesse de ce café, et peu à peu les liens qui les unissent apparaissent clairement.
Ils et elles parleront donc plusieurs langues, comme cela se passe dans les rues de Bobigny ?
Bien sûr. Mais il y aura aussi beaucoup de silences, ces silences qui racontent souvent plus que les paroles. Il y aura même une langue imaginaire, que j’écris avec mes compagnons d’aventure, à partir d’improvisations sur des thèmes qui me tenaient à coeur. Par exemple, la « première rencontre » entre deux personnes, qui n’ont pas nécessairement le même souvenir de ces premiers pas du couple. Je me suis fixé comme objectif final d’écriture et de mise en scène que chaque spectateur·ice, à la fin du spectacle, se souvienne de chacun des 52 personnages, des 52 individus qui constituent ensemble cette communauté égalitaire.
Un chorégraphe vous a rejoints ?
Les corps qui occupent le plateau sont le coeur même du théâtre. Avant chaque séquence d’improvisation, nous menons tout un travail corporel avec les interprètes. Mais il faut une grande précision pour que les déplacements de ces 52 corps ne créent pas une confusion néfaste. La MC93 m'a fait rencontrer le chorégraphe Feroz Sahoulamide, que je ne connaissais pas. Il est venu me voir jouer et l’alchimie a fonctionné. J’ai pour ma part un goût immodéré pour le désordre, et nous nous complétons parfaitement. J’ai également souhaité travailler sur les visages, ce qui est rendu possible grâce au travail vidéo réalisé en direct par Anna Darcueil. Ces visages racontent souvent les parcours de vie. À ce moment-là, nul besoin de mots.
Qui dit « fête » dit « musique » ?
Musique et chants. Parmi les membres de la famille de Samy, il y a des triplées – toutes trois chanteuses lyriques, ce qui est bienvenu. Elles sont accompagnées par un pianiste sur le plateau. J’ai également demandé à chaque participant·e, pendant le travail de préparation, de me proposer deux playlists : une pour danser, une pour pleurer. Il a fallu choisir parmi toutes ces propositions pour imaginer cette grande fête, parce qu’il me semble qu’en cette période troublée, nous avons besoin de rires, de réconfort, d’imagination, d’amour. Même si nous parlons de notre monde, un regard légèrement distancié permet cette légèreté indispensable à la survie.
Propos recueillis par Jean-François Perrier en février 2026.










