L'espoir et la lutte
L'espoir et la lutte
Votre théâtre est une forme très originale de théâtre documentaire que vous développez depuis les années 2000 après avoir travaillé sur des textes dramatiques. Pourquoi ce changement ?
C’est un événement personnel, le décès de ma mère, qui m’a fait prendre conscience que prendre la parole en me cachant derrière des textes classiques m’éloignait beaucoup de la réalité et des choses importantes de la vie. J’ai donc construit un premier spectacle très personnel, Ma maman (2005), qui a été très bien reçu dans mon petit théâtre de Komsomolsk-sur-Amour et hors de Russie. De cette expérience est née la démarche artistique qui est la mienne aujourd’hui.
Il y a bientôt quatre ans, juste après l’invasion de l’Ukraine, vous et les membres de votre compagnie, le KnaM, vous exilez en France, quittant cet Extrême-Orient russe où vous aviez toujours vécu. Pourquoi ?
Je compare la situation qui était la nôtre à ce moment-là à un face-à-face avec un énorme crocodile que l’on tente d’amadouer avant de se rendre compte qu’il n’y a qu’une issue possible si on continue à résister… on sera dévorés. Pour continuer à être ce que nous voulons être, librement, il nous fallait partir avant de nous retrouver en prison sans plus pouvoir parler ni nous battre. Nous avons choisi l’espoir et la lutte. Aujourd’hui, nous sommes certains d’avoir fait le bon choix, sans culpabilité par rapport à ceux qui sont restés, bien qu’avec une certaine nostalgie contre laquelle nous luttons pour nous ouvrir plus largement à ce qui nous est généreusement offert ici. Nous connaissions déjà la France pour y avoir joué plusieurs spectacles depuis 2017 et y avoir ainsi de bons amis qui appréciaient déjà notre travail. Nous avons saisi notre chance.
« Nous devons vraiment nous « poser » sur cette terre qui nous accueille, d’où ces chaussures épaisses que nous mettons au début du spectacle, d’où cette volonté d’avoir de nouvelles racines pour grandir sur ce nouveau sol, comme le font les plantes dans la nature. »
Après Nous ne sommes plus en 2023, qui mettait en scène ce départ obligé de Russie, vous proposez aujourd’hui I’m Fine. Est-ce pour vous une façon de dresser un état des lieux de votre situation d’exilés ?
C’est le constat d’une situation plus confortable et du chemin que nous avons fait, et devons encore faire, pour nous trouver un nouveau foyer hors de nos habitudes. Nous devons vraiment nous « poser » sur cette terre qui nous accueille, d’où ces chaussures épaisses que nous mettons au début du spectacle, d’où cette volonté d’avoir de nouvelles racines pour grandir sur ce nouveau sol, comme le font les plantes dans la nature. Ensuite, il faut apprendre à vivre simplement, à nous retrouver comme des enfants qui découvrent un nouveau monde, parfois surprenant, et qui doivent inlassablement apprendre de nouvelles règles, développer des regards différents sur ce qui les entoure.
Comment faire cohabiter ces nouvelles racines quand il est impossible d’oublier ses racines historiques ?
L’enjeu essentiel est de dépasser la nostalgie qui peut nous envahir en pensant aux jours heureux de notre ancienne vie, à nos familles restées en Russie. Nos amis qui ont fidèlement suivi notre travail depuis plusieurs années ont constaté que nous semblions apaisés dans ce nouveau spectacle, tout en conservant la force de notre engagement. Notre premier apprentissage, c’est bien sûr celui de la langue française car nous voulons être compris par les spectateurs. Nous attachons une grande importance à la précision du surtitrage de nos spectacles pour cette même raison.
Pourquoi ce titre, I’m Fine ? Est-ce un constat par rapport à votre nouvelle vie ?
Bien sûr, nous allons mieux. Mais c’est surtout un titre plein d’espoir après avoir traversé toutes les difficultés que nous avons dû surmonter. Ce titre veut dire aussi que cette aventure de l’exil n’était pas vaine.
« Nos corps sont ceux de femmes et d’hommes libres qui ont choisi, en quittant leur terre natale, de résister ailleurs pour ne pas être dévorés, annihilés. »
À partir de quels éléments avez-vous construit I’m Fine ?
De tout ce qui fait notre vie aujourd’hui et qui demeure indissociable de notre passé : récits personnels, chansons populaires, photos, vidéos historiques, images, portraits, objets du quotidien qui deviennent des symboles, souvenirs de l’histoire soviétique qui nous a été enseignée jusqu’en 1991, récits des mythes fondateurs du communisme stalinien derrière lesquels nous révélons la réalité vraie vécue par nos concitoyens. Nos personnages sur scène sont habités par leur propre histoire mais ils racontent plus généralement le monde dans lequel nous avons vécu et aussi le nouveau monde que nous découvrons depuis notre exil. C’est un spectacle d’entre deux mondes.
Jouer encore et toujours pour continuer votre combat ailleurs ?
Oui, pour continuer à résister. Pour dire la réalité qui se cache derrière les idées reçues tant sur la Russie que sur le monde occidental, pour raconter le passé, vivre sans se laisser aveugler par le présent, si douloureux soit-il, et espérer un futur bien différent. La résistance, c’est notre ADN, c’est ce qui nous motive pour continuer à occuper la scène du théâtre.
Cet engagement est manifeste grâce à la forte présence des corps de vos acteurs sur le plateau…
C’est évidemment une constante dans notre travail depuis les origines de notre compagnie. Nous travaillons beaucoup en répétition, et chaque jour avant la représentation, sur cette présence corporelle. On ne peut pas se permettre un abandon, même léger, sur le plateau. La cohésion de notre compagnie repose sur cet engagement qui fait de nous, aux yeux du public, des « résistants ».
Nos corps sont ceux de femmes et d’hommes libres qui ont choisi, en quittant leur terre natale, de résister ailleurs pour ne pas être dévorés, annihilés. Nos corps portent tous les traces de ce que nous avons vécu avant d’arriver en France et ils vont s’enrichir de tout ce que nous découvrons aujourd’hui. Ils racontent le combat mené pour résister au stalinisme et au « poutinisme ». Ils tentent de dénoncer les mythes historiques, qui semblent être indispensables à une certaine forme de cohésion nationale. Indispensables mais dangereux, et c’est là une des contradictions, un des antagonismes avec lesquels nous devons vivre.
La tentation est forte chez l’être humain de vouloir oublier le passé « qui gêne ». Mes ex-concitoyens de Komsomolsk-sur-Amour préfèrent penser que leur ville a été construite par les jeunes communistes réunis dans l’organisation des Komsomols, alors que c’était surtout un des centres les plus importants du Goulag stalinien. Vous avez vous aussi ce mythe d’une France totalement engagée dans la lutte contre le nazisme alors que la résistance était quand même minoritaire parmi la population… Chaque pays a ses mythes et il est parfois dangereux de les dénoncer…
Propos recueillis par Jean-François Perrier en novembre 2025.












