Ressusciter des femmes du passé

Entretien

Ressusciter des femmes du passé

Entretien avec Jeanne Balibar autour de Les Historiennes

Comment cette aventure a-t-elle commencé ?

Quand une amie historienne, Anne-Emmanuelle Demartini, m’a demandé de faire une lecture d’extraits de son livre : Violette Nozière, la fleur du mal (une histoire des années 30) à la librairie des Cahiers de Colette à Paris au moment où son livre est sorti. C’était passionnant pour moi d’imaginer un montage à partir de ce matériau historique pour le faire entendre dans une lecture, mais une lecture-jouée. Cette possibilité du jeu m’était offerte car cette amie avait fait un énorme travail de sources, qui mettait en valeur plusieurs voix de l’époque dans une polyphonie dont je pouvais me servir pour donner vie à des personnages différents. Au terme de cette expérience, j’en ai conclu que mon plaisir de faire cette lecture jouée pouvait donc être partagé. Il m’a semblé qu’une certaine historiographie contemporaine permettait une représentation de la sensibilité qui a des points communs avec la pratique théâtrale.

Comment êtes vous passée de cette première expérience de lecture « historique » au spectacle que vous avez crée à New York et que vous reprenez pour le Festival d’Automne à Paris ?

J’ai répondu à une demande de la FIAF (French Institute Alliance Française) de New York pour le Festival Crossing the line qui me proposait de venir participer à sa programmation. J’ai repensé alors à cette première lecture en imaginant que je pouvais adjoindre d’autres textes en plus de celui sur Violette Nozière, en particulier en collaborant avec deux autres historiennes, Charlotte de Castelnau et Emmanuelle Loyer, qui, comme Anne-Emmanuelle, sont des amies depuis que nous avons 17 ans et avec qui nous avons partagé des études d’histoire à l’Université. Elles sont devenues historiennes professionnelles, ce que je n’aurai jamais pu être car j’ai toujours considéré l’histoire comme une littérature du concret, un art du récit. En réunissant trois textes différents j’avais la possibilité de réaliser un désir autour duquel j’avais beaucoup tourné : faire faire, en quelque sorte, mon autobiographie par les autres. Ce qui est proche de la démarche de l’acteur quand il dit les mots de personnages inventés par un auteur. En fait je me raconte à travers six femmes : les trois historiennes et leurs trois héroïnes.

Pour ce récit vous tenez particulièrement à la dénomination de « lecture » ?

Oui car je lis et je joue en disant. Je préfère le terme de « lecture » à celui de performance. Certes on peut dire qu’il y a aussi une performance au sens sportif du terme, pour l’actrice et pour les spectateurs, à tenir trois heures consécutives sur le plateau ou dans la salle. Mais cela reste pour moi une lecture, une lecture-voyage faite de réflexions et de sentiments.

On peut dire « lecture-jouée » aussi ?  

Oui à partir du moment où je me laisse traverser par des voix différentes, et par les sentiments que produit en moi l’écriture de l’histoire, la manière dont ces trois historiennes construisent leur récit. Cela n’est possible que parce que ce sont de vraies auteures, de grandes auteures, avec des sensibilités et des styles uniques que j’essaye de faire entendre. Les héroïnes de chaque étude historique sont très différentes…

« Il y a dans la vie de ces trois femmes des échos qui se répondent, en particulier les questions de révolte et de liberté. »

Qu’est ce qui, pour vous, les unit ? 

Ce sont des vies sans aucun rapport les unes avec les autres et éloignées à des siècles de distance… La meurtrière parricide Violette Nozière, victime d’inceste, condamnée à mort puis graciée deux fois avant d’être totalement réhabilitée, vit dans les années 1930, l’actrice Delphine Seyrig dans la seconde moitié du XXe siècle, et l’esclave Pascoa, condamnée pour bigamie par le tribunal de l’Inquisition, au XVIIe siècle… Mais il y a dans la vie de ces trois femmes des échos qui se répondent, en particulier les questions de révolte et de liberté.

Les ouvrages étaient déjà publiés quand vous avez commencé votre montage ?

Celui d’Anne-Emmanuelle oui, puisque la première lecture a eu lieu pour la sortie du livre en librairie. Il était sous forme de manuscrit pour celui de Charlotte et j’ai donc travaillé sur des épreuves, avec le sentiment de faire un chemin dans une œuvre en train de se construire et donc de sculpter le livre et mon spectacle avec elle pendant un bref moment. Quant à Emmanuelle, elle en est au tout début de son travail, c’est donc sur les premiers fragments que j’ai travaillé.

Est-ce un hasard si vous proposiez ce spectacle à un moment clé dans le mouvement féministe?

Évidemment non ce n’est pas un hasard d’imaginer ce spectacle dans la période que nous traversons. Je crois que j’ai tenté de trouver dans ce montage de textes une porte de sortie personnelle, à partager avec d’autres, dans le débat général né du mouvement #Metoo. J’étais à un moment où je ne voyais plus très clair dans mes propres pensées, même si je suis convaincue de l’extrême nécessité de ce mouvement. Mais l’afflux d’informations, de prises de position, de récits en tout genre, me donnait le sentiment d’être un peu perdue dans mes pensées. Avec ce travail je n’ai pas du tout eu l’impression d’y voir plus clair, mais de pouvoir au moins, je dirais, lancer des problèmes, des contradictions, dans l’espace, avec ma voix, et de pouvoir ainsi les écouter différemment.

Votre travail sur cette lecture jouée a-t-il été le même que votre travail pour interpréter un rôle dans une pièce de théâtre ? 

Je suis une actrice assez instinctive, intuitive et je n’ai pas véritablement de méthode pour aborder l’interprétation. Pour la lecture il s’agissait de me mettre au service de ces textes que je considère comme de grands textes littéraires. Comme en plus ces auteures sont des amies d’adolescence je construis un dialogue intérieur très intime avec elles, et à travers elles, avec notre génération de femmes qui, dans l’adolescence et peut-être même au début de notre âge adulte, a cru que nos mères avaient réglé les problèmes des femmes par rapport aux hommes, dans les rapports familiaux et sociaux. Nous pensions que la lutte avait été victorieuse. Dans notre jeunesse nous vivions dans une illusion presque totale et le moment venu, il a fallu affronter une assez triste réalité.

Propos recueillis par Jean-François Perrier, en mars 2019 dans le cadre du Festival d'Automne