Une plongée dans l'amour et ses méandres
Une plongée dans l'amour et ses méandres
La Finta Giardiniera est une plongée dans l'amour et ses méandres. Nous suivons l’histoire de sept protagonistes pris dans un imbroglio relationnel collectif. Si c'est ce qui a valu à cet opéra la réputation d'une intrigue complexe et inextricable, les liens de l'amour ne le sont pas moins.
Il nous importait de traiter avec le plus grand sérieux les questions du cœur et de ses douleurs. Si l'œuvre reprend certains codes de l'opéra bouffe, elle ne s'y arrête pas pour autant, et la musique de Mozart dont nous pouvons tous et toutes faire l'expérience, initié·es ou non, sans détour, s'adresse aux sens et non à l'intellect.
Lorsque la proposition a été faite par l’Académie de l’Opéra de Paris et la MC93, la possibilité de travailler sur une telle œuvre dans un tel contexte, avec ses complexités comme ses champs fertiles, nous a enthousiasmées. Les questions qu’elle pose sont nombreuses et comme à notre habitude nous avons cherché à les pousser au plus loin sans vouloir y répondre.
« Nous avons recherché avec chaque interprète de la double distribution les résonances de ce que propose l'œuvre en s’attachant au fil de la musique. Nous sommes tous et toutes concerné·es par le cheminement que propose cet opéra. »
Parmi les façons de proposer le passage d’une œuvre, l’une consiste à en faire entendre le chant profond, la musique par le sensible laissant émerger les interrogations qu’elle suscite, nous ouvrant à la richesse de ses interprétations. C’est sans conteste la voie que nous avons choisie.
Comme Mozart, qui à l’âge de 18 ans choisit d’aborder une profondeur à laquelle chaque être humain sera confronté au cours de son existence. Nous avons recherché avec chaque interprète de la double distribution les résonances de ce que propose l'œuvre en s’attachant au fil de la musique. Ainsi nous sommes tous et toutes concerné·es par le cheminement que propose cet opéra...
Parlons maintenant de la Finta.
La marquise Violante Onesti se cache sous l'identité de Sandrina, jardinière chez le Podestat1 de Lagonero, après avoir survécu à une agression de son amant jaloux, le Comte Belfiore. Elle est accompagnée de son serviteur, Roberto, déguisé en jardinier sous le nom de Nardo. Le Podestat tombe amoureux de Sandrina, au grand dam de sa servante Serpetta, qui convoitait le maître. Nardo tombe immédiatement sous le charme de Serpetta. L’opéra débute le jour où le Comte Belfiore arrive pour épouser Arminda, la nièce du Podestat, qui est elle-même est l'ex-fiancée de Ramiro, jeune homme au service du Podestat.
« Mais de quoi souffrent-t-ils vraiment ? D'amour ou de désir de possession ? D'amour ou d'ambition et d'orgueil ? D'amour ou d'égo et peur ? D'amour ou de l'image de l'amour ? »
L'ouverture offre l'apparente joie d'un jour de mariage... pourtant, les sept personnages sont plongés dans les affres de l'amour. Mais de quoi souffrent-t-ils vraiment ? D'amour ou de désir de possession ? D'amour ou d'ambition et d'orgueil ? D'amour ou d'égo et peur ? D'amour ou de l'image de l'amour ? Si le mental et les conventions nous illusionnent souvent, pareils aux costumes dont on se pare, choisissant ainsi l'image que l'on souhaite renvoyer de soi, le corps, lui, ne triche pas. Le décor, dans sa matérialité, pose ce même rapport. Ainsi, c'est sur un espace asséché et désertique que s'ouvre le premier acte. La rencontre imprévue entre Sandrina et Belfiore, alors que celui-ci venait pour rencontrer Arminda, sa future épouse, provoque une première bascule. La terre tremble une première fois, Sandrina s'évanouit et le trouble commence à gagner les différents personnages : ils se mettent à douter d'eux-mêmes, de ce qu'ils voient... Ce doute se changera bien vite en jalousie et en colère.
À l'acte II, face aux souffrances de l'amour, on refuse dans un premier temps de voir la vérité... quitte à s'aveugler (Arminda refuse la culpabilité de Belfiore, Belfiore ne parvient pas à reconnaître Violante derrière Sandrina avec certitude). Chaque personnage incarne une mue possible. Le Podestat et Arminda se feront monstres féroces par leur jalousie. L'un tentera de violer Sandrina, l'autre la capturera afin qu'elle meure dans la forêt. Affrontant la douleur, on cherche à se venger de l'autre, à l'anéantir (Arminda). Quant à Sandrina, face à la violence du Podestat, plutôt que de chercher à se venger, elle en appellera à son humanité et à sa bonté... son appel sera entendu (même provisoirement) et celui-ci se repentira. Ce qu’il aime chez Sandrina, c'est qu'elle a le courage de porter la vérité. Mais n'est-ce pas aussi un moyen de tenter de faire ressentir à l'autre la douleur que l'on éprouve soi-même ? De s'unir dans la douleur, d'être reconnu, compris par l'Autre ? (comprendre - étymologiquement prendre avec soi). Ramiro, l'amoureux éconduit par Arminda, suivra un autre chemin : devant la souffrance provoquée par l'abandon, il quittera la vengeance pour s'en remettre à l'espoir, et c'est bien lui, qui à la fin de l'acte, apportera les torches qui permettront de faire la lumière - littéralement- sur l'affaire. Face aux maux, deux chemins s'ouvrent donc, celui de la vengeance et de la jalousie, ou celui de l'espoir et de la rédemption.
Au fur et à mesure de la pièce, les sentiments des sept protagonistes seront mis à l'épreuve, et l'amour leur imposera ses mues et métamorphoses. Il ne se contentera d'ailleurs plus d'être un amour humain, mais emportera avec lui le cosmos, pour rejoindre le territoire des mythes.
Si les couples initiaux pouvaient se lire par des similitudes, ceux qui naîtront de cette succession d'épreuves et d'imbroglio seront bien plus portés par la complétude. Car ce trajet est bien celui qui impose de délaisser le soi pour aller vers l'Autre. Le grand mouvement de la pièce semble nous entraîner depuis les turbidités de l'ego jusqu'à la limpidité de l'amour. Les épreuves et souffrances vécues par les personnages sont loin d'être vaines. Des larmes vraies ont peut-être le pouvoir de transformer des déserts en plaines fertiles, la sève peut recommencer à couler, la végétation à grandir, le sang circule, le cœur bat et l'amour peut enfin se déployer.
Julie Delille
Magistrat suprême, souvent étranger à la cité, nommé dans certaines villes d’Italie au pour exercer le pouvoir exécutif et judiciaire, avec pour mission d’arbitrer les conflits et de garantir l’ordre public.










