Réactiver nos ancestralités animales
Réactiver nos ancestralités animales
Après les grands romans d’Alexandre Dumas et Jean Giono, vous adaptez un livre de philosophie. Comment avez-vous abordé le texte de Baptiste Morizot ?
Les textes de Baptiste Morizot m’accompagnent depuis tellement longtemps qu’au-delà de ce changement de genre littéraire, il y a une forme de continuité. De façon un peu diffuse, je suis aimantée par le projet de les mettre en scène depuis plusieurs années. Je n’aurais probablement jamais adapté Que ma joie demeure si je n’avais pas été nourrie de cette pensée. En tout cas, c’est d’abord avec Giono que j’ai cherché à rassembler deux dimensions de mon existence qui me paraissaient disjointes auparavant : ma pratique théâtrale d’un côté, et cette pratique philosophique qui avait commencé à modifier en profondeur mon regard sur le monde. Pour autant, l’aborder de front plutôt que de la laisser trouver ses échos dans mon travail, consciemment ou presque malgré moi, a posé tout un ensemble de nouvelles questions. J’ai pu me sentir perdue dans une matière où tout m’intéressait et qui me concernait de très près, puisque j’ai vécu certaines des aventures de pistage qu’il raconte. J’ai fini par me concentrer sur Manières d’être vivant, mais tous ses autres livres auraient pu être présents dans cette création.
« Nous sommes habités par d’autres, par tous les animaux que nous avons été : nous héritons de puissances organiques, mais aussi comportementales, qui ont été déposées en nous au fil de l’évolution. »
Alors pourquoi ce texte-là ?
À cause d’une idée qui m’obsède et me touche depuis longtemps et qui est au cœur de ce livre : l’idée d’« ancestralité animale ». Ce concept stipule que nous sommes habités par d’autres, par tous les animaux que nous avons été : nous héritons de puissances organiques, mais aussi comportementales, qui ont été déposées en nous au fil de l’évolution. À chaque instant de nos vies, nous bricolons ces ancestralités pour créer du nouveau. C’est en fixant les crêtes du Kirghizstan avec obstination dans l’espoir d’apercevoir la silhouette d’une panthère des neiges que Baptiste Morizot a cette révélation : c’est avec la patience même de cette panthère qu’il la guette. Cette joie de l’attente derrière ses jumelles, cette patience vibrante et désirante qu’il mobilise à ce moment-là, tout le monde peut la réactiver en un clin d’œil dans d’infinies dimensions de la vie, parce que nous l’avons tous en nous. C’est elle qui nous meut quand nous passons des heures sur Internet à chercher quelque chose, quand nous chinons dans une brocante, quand nous préparons une thèse ou un projet. Ainsi, même les activités nobles, spirituelles, cérébrales, comme la recherche, que nous croyons typiquement humaines et liées à notre soi-disant exceptionnalité, existent parce que nous sommes, profondément, des animaux joyeux de chercher. Je trouve cette idée très belle, parce qu’elle nous fait éprouver de la gratitude pour ces animaux que nous avons été, ou avec lesquels nous avons relationné pendant des millions d’années. Et elle m’a toujours semblé propice à un acte théâtral. Parce que le théâtre, du point de vue du jeu notamment, est aussi une enquête sur les possibles qui dorment en nous, et donc sur l’invisible qui nous habite, en tant qu’êtres vivants. Cette enquête a quelque chose à voir avec la mémoire. J’adore regarder les acteurs chercher. Un acteur qui cherche, c’est avant tout un acteur qui cherche à se souvenir des vies qu’il n’a pas vécues pour activer en lui, au plateau, des possibles qu’il n’a pas encore réalisés.
« Après toutes ces années à jouer dehors, je suis très curieuse de ce que l’intérieur va faire à mon travail, comment je vais me métamorphoser. »
Jusqu’à présent vous avez toujours créé vos pièces dehors. Manières d’être vivant prendra deux formes, l’une pour l’extérieur, l’autre pour la salle de théâtre. Pourquoi revenir à la « boîte noire » ?
Le texte de Baptiste Morizot relève d’un épique des idées qui n’est pas exigeant de la même manière, en termes d’attention, qu’une aventure romanesque comme Les Trois Mousquetaires ou une aventure poétique comme Que ma joie demeure. Quand on joue en milieu naturel, aucune architecture n’attrape le regard du spectateur pour lui dire : c’est là qu’il faut regarder. Même si je travaille sur la manière dont la lumière trace des lignes de force et dont les reliefs dessinent des perspectives, cela reste de l’ultra-vivant : il se passe toujours quelque chose susceptible de capter les regards. J’en ai fait une force pour l’adaptation de Jean Giono que j’ai conçue comme un projet de vagabondage. Mais je ne pouvais pas me permettre cela avec un texte de philosophie : si on rate une marche de la réflexion de Baptiste Morizot, il est beaucoup plus difficile de récupérer le fil de sa pensée quinze ou vingt minutes plus tard. Créer Manières d’être vivant en salle me donne l’impression de pouvoir « tenir la bête ». Après toutes ces années à jouer dehors, je suis très curieuse de ce que l’intérieur va faire à mon travail, comment je vais me métamorphoser. Pour autant, je n’étais pas prête à abandonner l’extérieur. J’ai envie de continuer d’emmener les gens dans des lieux incongrus, de garder un rapport presque naïf au théâtre, consistant à dire : « Venez, on dirait que nous sommes chez d’Artagnan », comme dans des jeux d’enfants. Ce frottement entre un espace réel qui raconte notre monde contemporain, notre réalité – toujours épaisse d’histoires – et une fiction qu’on y branche, ne cesse de me passionner.
Rentrer en salle au moment où vous abordez aussi frontalement les questions du vivant peut paraître paradoxal.
Quand on joue dehors, hormis quelques insectes et oiseaux, les présences animales restent le plus souvent cachées. Si elles cofabriquent fondamentalement l’expérience, c’est principalement par l’imagination, dans un dialogue avec l’invisible. Or, dans une salle de spectacle, l’invisible est encore plus palpable : le noir l’absorbe, le concrétise et le rend presque plus puissant. Quand on piste un animal, le moment le plus fort n’est pas forcément celui où, enfin, on le voit, mais bien plus tout ce qui constitue l’avant : l’attente, la recherche, ce mouvement presque chamanique d’essayer de devenir l’autre pour deviner ses trajectoires, ses habitudes. C’est la richesse de cette expérience‑là que j’aimerais transmettre, pas un message écolo‑mièvre de « reconnexion » avec la nature. Il y a tellement d’appauvrissements possibles de la pensée de Baptiste Morizot. Cette pièce commence comme une aventure de pistage menée par de drôles de « détectives sauvages », mais devient au fur et à mesure une aventure d’idées : « Ils partirent six pour aller à la rencontre de l’autre, mais finirent par se rencontrer eux‑mêmes, et leur manière singulièrement humaine d’être vivant… » C’est un thriller philosophique en même temps qu’une plongée souvent comique dans des milieux plus grands que nous, et une traversée du temps profond.
Propos recueillis par Aïnhoa Jean-Calmettes en septembre 2025.










