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Magazine

Le dernier spectacle avant la fin d’un monde…

Mont Vérité ou l’élan de la jeunesse capté au plus près par Pascal Rambert

Un article de Marie Platin, publiée dans Pariscope le 16 mars 2020

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Écrire ou ne pas écrire sur un spectacle “indisponible”, vu la veille du blocus, comme un ultime sauvetage avant carnage, la réponse est dans cet article. “Mont Vérité” voit ses représentations toutes annulées mais la première a eu lieu, nous y étions et nous témoignons. N’est-ce pas là le rôle de la critique dramatique ? Témoigner d’un art par essence éphémère.

A l’heure où nous écrivons ces lignes, tous les théâtres sont sans exception fermés en raison des mesures de protection sanitaire prises par le gouvernement pour endiguer la propagation du Coronavirus. La MC93 est plongée dans l’ombre, son hall ne bruisse plus de la présence chaleureuse des spectateurs, son bar ne tinte plus des verres entrechoqués, ses gradins sont vides. Et sur le plateau de la salle Oleg Efremov où nous avons pu voir juste avant le couperet du lendemain le lumineux “Mont Vérité” de Pascal Rambert le soir de la première, ne restent que les fantômes des voix et des corps, les souvenirs d’un spectacle magnifique porté par douze comédien.nes issus de l’école du Théâtre National de Strasbourg, à l’orée de leur vie d’adulte et de leur carrière professionnelle. La question s’est posée à nous bien sûr d’écrire ou ne pas écrire sur une pièce qui ne joue plus actuellement. Mais se résigner à se taire, ne serait-ce pas doublement enterrer un spectacle qui vit si ardemment dans notre mémoire ? La beauté du spectacle vivant, nous en sommes convaincus, tient non seulement dans ce qui se joue sur scène et dans son rapport immédiat au public mais également dans son prolongement, dans la trace qu’il laisse en chacun de nous, dans les débats, houleux ou pas, qu’il génère, dans les mots qui lui font échos. “Toute oeuvre d’art exige qu’on lui réponde” écrivait Paul Valery dans “Degas Danse Dessin”. Nous n’avons pas le pouvoir de vous inviter à aller voir un spectacle invisible, actuellement entre parenthèses. Mais nous pouvons y répondre à notre façon, l’évoquer avec notre outil à nous, journalistes : l’écrit. Et vous renvoyer, on l’espère, un peu de l’intensité folle et de l’insondable beauté qui s’en dégageaient.

Il faut imaginer d’abord un plateau planté de bouquets de hauts roseaux baignant dans une lumière rasante, obscure et radieuse à la fois. Une lumière primitive, si cela existe. Et des chants d’oiseaux. De chaque côté de ce radeau végétal, les comédiens sur des chaises, en tenue de ville, attendent d’embarquer. En avant-scène, un bandeau de terre humide, troué de flaques. Le jour et la nuit sont réunis ici en cet espace scénique d’une beauté limpide, la nature et les matériaux du théâtre, le végétal et les tréteaux, dans une scénographie qui déjà fait acte et promet. Le reste sera la manifestation, dans le temps de la représentation, de cette promesse. La mise en vie d’une scénographie et des rêves qui s’y glissent par l’entremise des acteurs et actrices en herbe, courroies de transmission vivantes d’une pièce épidermique taillée sur mesure comme le fait toujours Pascal Rambert, devenu maître en la matière. Une pièce ample et pleine, riche de strates, offrant à ses interprètes temps collectifs et monologues individuels, ponctuations chorégraphiques (orchestrées avec finesse et justesse par Rachid Ouramdane) et éboulements de langage, matière à théâtre et matière à être. “Mont Vérité” est une offrande. A ceux qui la portent. A ceux qui la reçoivent. Une pièce matricielle qui tout à la fois convoque la jeunesse - foyer de désirs et de rêves, d’illusions et de peurs, berceau irréductible d’emportements et de débordements, d’élans d’amour et de rejet -, et lui donne la parole, la met en mots par le biais des personnalités en présence avec lesquelles le metteur en scène a travaillé. Pascal Rambert pratique une maïeutique stupéfiante à chaque pièce, il semble donner un corps à la parole intérieure de l’autre dans un acte d’accouchement langagier qui a quelque chose d’alchimique ou de chamanique. Qui parle sur scène ? L’écriture de Pascal Rambert ou plutôt sa langue, tant celle-ci porte en elle sa propre musculature, son débit, son tempo, sa musicalité, à tel point qu’on croirait parfois la voir fendre l’air, rencontre à chaque fois son destinataire qui en devient l’émetteur comme si la distance entre l’écrivain et l’interprète disparaissait dans le principe même d’oralisation de l’écriture. Ce mystère, sans cesse renouvelé, perdure et subjugue. Pascal Rambert écrit pour la jeunesse, celle d’aujourd’hui, il écrit pour une douzaine de jeunes en particulier, des apprentis comédien.nes, il ne parle pas en leur nom, il parle depuis leur être-même, il extirpe en phrases logorrhéiques au galop quelque chose comme l’émanation de ce qu’ils sont, use de son propre vocabulaire, foisonnant et imagé, de sa syntaxe, fluide ou heurtée, de sa puissance expressive renversante pour entrer dans leur vision du monde, leurs coups de gueule et leurs états d’âme, leur exaltation et leur envie d’en découdre, et last but not least exprime à pleins poumons leur passion pour la scène, leur goût absolu des mots, leur engagement entier dans la voie qu’ils ont choisi : le théâtre. Ce grand corps collectif où l’individu se donne éperdument pour hisser son être au rang de sacrifice émancipateur.

Encore une fois, dans ce “Mont Vérité” qui porte son titre à la perfection, Pascal Rambert parvient, dans un geste unique et radical, à embrasser la complexité de ce qui nous constitue et nous traverse, à opérer, par le champ des possibles de la langue, la concrétion de paradoxes, de contraires élémentaires, d’échelles et d’altérités fondamentales. Il n’oppose pas, il rassemble. La veille et le sommeil, la vérité et la fiction, l’individu et la communauté, l’antique et l’époque, le lyrique et le social, le huis clos du théâtre et le monde ouvert à tous les vents qui s’y engouffre sans crier gare. Les fictions oniriques qui se tissent en sourdine et les fictions réalistes qui se donnent à entendre au grand jour, les rêves de somnambules et les récits de soi. L’espace-temps nocturne, l’espace-temps de la solitude, l’espace-temps de la création. C’est une épopée mouvante qui bascule et bouscule, où l’on navigue, tenu en haleine, sur la houle. Jamais à l’abri d’un renversement de situation, d’un sol qui se dérobe pour ouvrir une nouvelle page blanche, d’un changement de posture, de tonalité, d’énergie. Ce spectacle est une bourrasque. C’est un monument palpitant à la jeunesse d’aujourd’hui, à ses utopies forcenées, à ses désirs ivres et désobéissants, à son impétuosité, c’est un point d’honneur à ne pas se taire, à refuser un héritage qui ne fait plus office de valeur, une ode à la diversité, au féminisme, à la liberté, à la joie d’apprendre et de s’élever, une déclaration d’amour au théâtre et au chatoiement de la langue. On le reçoit dans un état d’écoute et de perméabilité totale, littéralement pétrifié par sa puissance évocatrice et l’importance de ses enjeux.

Les spectacles ne jouent plus. Les théâtres sont fermés. Les salles vides. Le monde du spectacle vivant est frappé de plein fouet par la crise liée au Coronavirus. Les intermittents, ceux qui font vivre de l’intérieur la fabrique théâtrale, qui mettent en oeuvre les projets et portent les créations scéniques sont malheureusement les plus touchés, en première ligne des conséquences désastreuses de ce gel pourtant nécessaire pour nous préserver et protéger les plus vulnérables. Le monde du théâtre, toujours si prompt à la joie, au mouvement, à l’enthousiasme, est aujourd’hui en état de sidération. Il a les ailes coupées en plein vol dans une période où tant de spectacles s’épanouissaient sur les scènes ou s’apprêtaient à se dévoiler sous peu. Vendredi soir, un vendredi 13 en plus, nous nous rendions à la MC93 pour la première de “Mont Vérité” qui n’avait pas été annulée, le nombre de spectateurs n’excédant pas les 100 personnes. C’était presque une autre époque déjà puisque le lendemain tout basculait. Pour nous, habitués à passer nos soirées au théâtre, cette représentation a pris un air d’exception, de par son statut privilégié et l'intensité artistique qui s’y déployait, celle d’un auteur et metteur en scène au sommet de son art, celle d’une jeunesse forte d’allant et de talent. C’était un peu notre “dernier spectacle avant la fin d’un monde”. Et on ne l’oubliera jamais. “Mont Vérité” entre aujourd’hui dans notre panthéon personnel.

Marie Plantin