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Magazine

Raconter les silences

Entretien avec Anne Théron

Comment s’est faite la rencontre avec ce texte de Frédéric Vossier ?

Stanislas Nordey voulait le produire et l’a donc envoyé aux metteurs en scène associés au TNS (Théâtre National de Strasbourg) pour voir qui cela intéressait. Parmi nous, Lazare ne monte que ses propres textes, Julien Gosselin adapte de la littérature et Thomas Jolly a un tout autre univers. Dans le groupe, il y a aussi Blandine Savetier et Christine Letailleur, mais il a semblé assez évident à tout le monde que ce cauchemar psychique et politique correspondait à un univers cinématographique qui est le mien et celui de ma compagnie. Par ailleurs, Frédéric Vossier et moi-même avions envie de travailler ensemble depuis un moment.

De quoi Condor est-il le nom ?

Condor est le nom d’une opération de 1975 qui regroupait, à l’initiative de Pinochet, les services de renseignement et de sécurité de dictatures d’Amérique latine, en vue de liquider toutes les oppositions à leur régime. Cela se fit sous l’œil bienveillant de Henry Kissinger et de la CIA. On est alors en pleine guerre froide et tous les révolutionnaires au Chili, en Argentine, au Brésil, en Uruguay ou au Paraguay sont considérés par les États-Unis comme une menace.

La pièce met en scène les retrouvailles, des années après la fin du régime de dictature, d’un frère et d’une sœur qui ont appartenu à deux camps opposés : elle a été victime et lui bourreau. Elle pose la question du pardon et de la résilience, qui sont malheureusement des thèmes incroyablement contemporains partout dans le monde. On l’a vu en France avec le drame de la guerre d’Algérie dont on a mis si longtemps à pouvoir parler. En Amérique du Sud, ce travail de reconnaissance des violences et atrocités commises n’a pas encore été fait partout. L’action se passe au Brésil. En France bizarrement, on a moins entendu parler de la dictature dans ce pays que dans d’autres, comme le Chili ou l’Argentine qui ont beaucoup d’associations d’exilés dans l’Hexagone. On ignore parfois que la dictature militaire au Brésil a duré plus de vingt ans, de 1964 à 1985. Et c’est assez fou d’entendre aujourd’hui Jair Bolsonaro exprimer sa nostalgie de cette époque. Or tant qu’un peuple n’a pas fait un travail d’explication sur la violence qu’il a traversée, cela risque de recommencer.

"C’est un texte en creux où il faut faire entendre ce que racontent les silences : tout ce qu’ils induisent dans l’inconscient, dans l’imaginaire, le hors champ."

 

Qu’est-ce qui vous intéresse dans cette confrontation ?

C’est un texte en creux où il faut faire entendre ce que racontent les silences : tout ce qu’ils induisent dans l’inconscient, dans l’imaginaire, le hors champ. D’autant que dans mon dernier spectacle, À la trace, le texte d’Alexandra Badea fabriquait du plein, or j’aime, de projet en projet proposer des univers très différents. Il s’agit de faire résonner les questions que pose le texte et de fabriquer une ambiance, de travailler le suspens de cette espèce de western qui met face à face le bon et le méchant. Pourquoi Anna va-t-elle voir son frère après tout ce temps ? Elle vient quand même avec un pistolet dans son sac. Qu’est-ce qui fait qu’elle ne l’utilise pas alors qu’elle est submergée par ces souvenirs épouvantables ? Peut-être comprend-elle que ce n’est pas en tuant l’autre qu’on peut effacer la mémoire mais qu’il faut l’affronter. Il n’y a pas à proprement parler de vengeance mais la recherche d’une catharsis. Il lui faut retraverser ce qu’elle a vécu et vérifier que l’impensable a eu lieu, qu’elle n’est pas folle. Quant à lui, non seulement il n’a ni regret ni remords, mais si c’était à refaire, il recommencerait. Il finit sa vie seul dans son petit appartement, avec ses obsessions et ses monstres, en parfait accord avec lui-même. Il essaie d’aller vers sa sœur mais sur le fond, il n’a pas changé. Elle est donc face à l’altérité absolue. Ils sont frère et sœur et le traumatisme n’en est que plus violent. Il n’y a pas de résolution. Malgré tout, cette femme sort vivante de cette confrontation. Elle réussit à dépasser son propre trauma par l’affrontement, avec elle-même autant qu’avec son frère.

Un mot sur ce duo de comédiens ?

Mireille Herbstmeyer que je ne connaissais pas est une grande rencontre. Elle a travaillé avec Jean-Luc Lagarce, Olivier Py mais interprète également la sorcière dans Marianne, cette série horrifique présentée sur Netflix. Elle est capable de tout. Elle a donné une force incroyable à son personnage. Par contre, je connaissais Frédéric Leidgens dont l’ambiguïté m’intéressait. Il échappe aux codes de la virilité et déclenche de la perplexité, ce qui est adéquat avec ce personnage du frère, qui nous échappe. Sa part de féminité m’intéresse. Dans sa gracilité, sa minceur, il n’incarne pas à première vue la brutalité. La complexité du personnage réside dans sa tentative de renouer un lien avec sa sœur alors qu’ils sont dans l’opposition absolue. Il y a là quelque chose d’un peu étrange. Tous les deux ont une incroyable singularité, ils ne ressemblent à personne. La collaboration avec Thierry Thieû Niang, chorégraphe, a été formidable. Il a su accompagner leurs propositions au plateau, donner à chaque geste sa forme et son sens.

Le texte ne laisse-t-il pas douter par moment de la réalité des scènes ?

La pièce a une dimension de cauchemar où se mêlent réel, réminiscences et fantasmes. Sur scène, on ne représente pas un petit appartement mais un bunker un peu effondré, encastré dans une dune, qui est en quelque sorte la boîte crânienne d’Anna. Le travail sonore prend en charge ses souvenirs, qu’il s’agisse de ceux, traumatiques, de l’emprisonnement et plus largement des violences militaires comme ceux, heureux, de l’enfance partagée avec ce frère devenu un ennemi. Le travail de la lumière, notamment à travers des ombres portées, va dans le sens de cette fantasmagorie effrayante. Pour la première fois, je travaille l’image en live, avec des caméras de surveillance, ce qui donne une autre esthétique, sale, avec du pixel. Ce qu’il y a de pire dans l’enfermement, c’est d’être toujours à vue. L’individu n’a plus d’intimité, c’est profondément humiliant.

Propos recueillis par Olivia Burton en avril 2020