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Magazine

Un chemin vers l'émancipation

Reportage de Léa Poiré, Octobre 2020

Au cours d’une journée d’étude inscrite dans le cadre de la Fabrique d’Expériences de la MC93, une cinquantaine de participants ont posé ensemble les contours de l’émancipation au théâtre. Prenant pour point de départ leurs expériences intimes, enchaînant ateliers et débats, ils et elles ont fait le pari de se réapproprier ce terme, parfois galvaudé.

« Si je vous dis “émancipation”, quelle image choisissez-vous ? ». Lundi 12 octobre, les équipes de la MC93 accueillent les visiteurs avec cette question. À notre disposition : une cinquantaine de photographies et quelques blocs de post-it, pour accoler un mot à l’image retenue. Déjà, sur un large tableau, s’amoncèlent les premières associations. Ici une montagne enneigée et le terme « intégrité ». Là une cage de foot dans un gymnase vide et sa petite phrase coup de poing : « sortir du cadre ». Dès l’arrivée, le mot du jour est loin d’avoir un sens clair et univoque. Et c’est tant mieux, car les professionnels de la culture, spectateurs, habitants des alentours et curieux, réunis de 10 h à 18 h pour une journée d’étude, ont pour mission de partager leurs réflexions et contradictions autour de ce terme — émancipation —, souvent galvaudé, tantôt à la mode, parfois dépassé, mais dont le sens est rarement remis sur l’établi.

À l’autre bout du hall du théâtre, devant les larges baies vitrées donnant sur le défilé des tramways et scènes de vie urbaine de Bobigny, les fauteuils sont disposés en agora. « Nous ne sommes pas là pour arriver à des résultats nets » prévient d’emblée la directrice de la maison Hortense Archambault, avant de rappeler le contexte de la journée qui s’inscrit dans la Fabrique d’expérience et fait suite à une toute première journée d’étude en février 2019, autour de la notion de participation. « On s’est aperçu que c’est un mot intéressant mais insuffisant. Il ne s’agit pas seulement de participer mais de voir ce qu’il se passe quand on participe : implication, place donnée aux participants… Naturellement, la notion d’émancipation est arrivée. » Les membres de l’équipe de la MC93, chacun accompagné d’un invité extérieur, ont alors cadré la recherche. « On a réduit notre angle à l’émancipation au théâtre, résume Hortense Archambault. Il ne s’agit pas de considérer qu’on peut émanciper les autres, de penser qu’on est des missionnaires. La règle du jeu qu’on va se donner aujourd’hui est plutôt de parler depuis notre propre expérience. C’est la meilleure manière d’arriver à une définition collective. » La directrice évacue ainsi une émancipation qui serait liée au bien-être, au soin individuel, mais replace le sujet : « à notre petit endroit qu’est le théâtre, un laboratoire formidable de transformation sociale ».

Cheminer

La cinquantaine de participants se disperse en trois groupes, pour trois ateliers. Ceux et celles qui restent dans le hall ont pour mission de préciser les contours de l’émancipation. L’exercice est plus complexe que ce que laisse entendre la définition du Larousse, abrégée en quelques mots et citée par la directrice pour introduire la réflexion : « action de s’affranchir d’un lien, d’une entrave, d’un état de dépendance, d’une domination, d’un préjugé ». À l’aide de papiers et stylos, dans le silence de la concentration, le petit groupe s’affaire à compléter la phrase : « pour moi l’émancipation au théâtre c’est… ». Dans le studio, salle intimiste aux murs capitonnés de liège, Margault Chavaroche et Alice Ramond de la MC93 lancent le second atelier par un tour de table. Se retrouvent pêle-mêle : étudiant en biochimie, professeurs, médiatrices, chargées des relations publiques, metteur en scène, travailleurs sociaux, directrice de théâtre. Ils ont pour mission de préciser les conditions de l’émancipation au théâtre et prennent comme point de départ un souvenir personnel, posé à l’écrit : « quelque chose s’est passé pendant un spectacle de Rodrigo Garcia », « j’ai toujours été quelqu’un de la ville, de la banlieue, du béton. J’ai retrouvé la nature après ce spectacle de Pina Bausch », ou encore « me rendre au théâtre, seule, à partir de mes 15 ans, m’a donné la sensation de trouver un autre lieu de vie ».

Dans un autre recoin de la MC93, s’échan-gent aussi des réminiscences. Il faut passer par les coulisses de l’institution, traverser les ateliers de couture et de régie, pour rejoindre la salle de lecture où se déroule le troisième atelier. Dans un espace clair, des binômes assis en face à face, papotent comme de vieux amis. « Je n’ai pas lâché l’affaire », « ça a pu être un choc, un court-circuit », « pour moi, ça a été plus progressif » peut-on entendre en laissant traîner une oreille. Réunis pour trouver une manière d’évaluer l’émancipation au théâtre, le groupe n’a pas la tâche facile tant les expériences prennent des directions parfois opposées. Mais tous et toutes s’accordent sur un point : l’émancipation est active, c’est un processus lent ou rapide, qui n’est pas nécessairement acquis. Inventif, le groupe s’éloignera rapidement d’une évaluation objective chiffrée et proposera plutôt une auto-analyse et une « boussole » pour se situer.

Car, les réflexions menées durant la journée s’insèrent dans un travail au long cours visant à évaluer l’empreinte civique* de la MC93 sur son territoire. Une étude qui fabrique de nouveaux outils d’analyse, afin d’apporter un complément ou une alternative aux grilles actuelles des politiques culturelles : « c’est comme le PIB, si on change d’indicateur, les choses vont mieux » lance Hortense Archambault.

L’émancipation est-elle conflictuelle ?

Trajet en mouvement, l’émancipation a donc un point de départ dont on s’éloigne. C’est ainsi que d’un atelier à l’autre, une question revient à plusieurs reprises, posée avec clarté par une jeune femme : « on s’émancipe bien de quelque chose, mais de quoi ? » Quoique diverses, les réponses pointent toutes vers nos aliénations quotidiennes : du carcan familial à la pression sociale, en passant par des freins intimes, les réseaux sociaux, ou le système dominant, patriarcal et colonial. S’extraire de l’un ou l’autre, voire de tout cela à la fois, implique ainsi de « lâcher prise », de « sortir de son périmètre », de « brouillonner », d’être « déstabilisé » selon les mots des participants. Le processus d’émancipation serait-il donc toujours inconfortable, voire conflictuel ? Si l’une a rappelé la nécessaire possibilité de douceur, les voix qui s’emportent, les débats parfois passionnés entre pourfendeurs et défenseurs du mot, mais aussi les difficultés qu’ont eues beaucoup de participants à expliciter des situations d’émancipation, témoignent d’un processus qui n’emprunte pas la voie de la simplicité. « On a de plus en plus de mal à revendiquer le conflit, mais comment peut-on revendiquer nos désaccords tout en continuant ensemble ? On est là au cœur du cyclone que traverse notre société » rappelle avec une sérénité manifeste Hortense Archambault. De retour dans le hall l’après-midi, la silencieuse introspection de l’atelier n°1 s’est ainsi muée en discussion où se confrontent les définitions et les générations. Et ce, de façon visible, quand une jeune médiatrice noire remet en question la parole d’un homme blanc qui bénéficie de surcroît du privilège de l’âge et d’un statut d’artiste. Là se joue activement l’émancipation : dans la perturbation des hiérarchies, dans les prises de parole horizontales, favorisées par les dispositifs mis en place par l’équipe — passer par l’écrit ou le dessin, permettre l’anonymat, faire de tout petits groupes, laisser advenir des échanges sans filets.

Prêts à recevoir

Ces attentions rappellent précisément le travail du groupe n°2, attaché à décortiquer les conditions de l’émancipation au théâtre. Des conditions qui se jouent sur plusieurs tableaux à la fois : le lieu et sa qualité d’accueil, le moi subjectif « prêt à voir » et enchâssé avec le collectif, l’audace de la programmation, sa diversité et des « artistes qui ont le courage de faire dissensus » résument les rapporteurs de séance à tous les participants. Autour de la table ronde qui clôt la journée, les invités d’autres lieux de Seine-Saint-Denis corroborent cette synthèse en démontrant, exemples à l’appui, le soigneux savoir-faire d’accueil et de médiation des théâtres. Déjà les derniers participants se dispersent. Et sur les baies vitrées de la MC93 restent scotchées les réponses couchées sur papier du premier atelier, comme un condensé du flot de paroles générées par la journée. Si le terme « émancipation » a été jugé compliqué car attaché à l’impérialisme colonial, récupéré par certains politiques ou vidé de son sens par les usages multiples qui en sont faits, la réflexion collective semble avoir réussi un pari : celui de ne pas, pour autant, abandonner le mot.

Léa Poiré, octobre 2020

 

* La MC93 et la Scène nationale de l’Essonne (Evry) ont mis en place, depuis 2018, une étude conjointe de leurs actions, sur trois ans, coordonnée par une équipe de géographes de l’Université de Cergy-Pontoise. Cette étude a pour but de mettre en place des indicateurs qualitatifs et quantitatifs permettant de mesurer « l’empreinte civique » de nos théâtres sur nos