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Magazine

Épique, poétique et politique

Entretien avec Guy Cassiers

Qu'est-ce qui relie les deux personnages titres de votre spectacle ?

Guy Cassiers : Leur solitude, leur isolement et leur désir de survivre. Nous avons créé ces spectacles avant la pandémie qui a envahi l'Europe et le monde, mais étonnamment ils semblent être plus d'actualité qu'ils ne l'étaient il y a quelques mois. Ces deux personnages tentent désespérément de dialoguer avec leurs contemporains, ils veulent être entendus mais on ne veut pas les écouter. Même s’ils sont isolés mentalement, et non pas physiquement, on peut avoir le sentiment que le monde n'a peut-être pas autant changé qu'on pourrait le croire depuis l'Antiquité.

Les deux personnages viennent de la tragédie grecque mais qu'ont-ils à nous dire aujourd'hui ?

Que dans un monde qui doute de lui-même et ne voit pas bien son avenir, il peut y avoir toujours un conflit entre la loi morale, par exemple le droit d'enterrer les morts dignement, et les lois de l'état qui peuvent s'y opposer pour des raisons circonstancielles. Il y a donc toujours une possibilité de croiser une nouvelle Antigone. Pour Tirésias, le devin aveugle, n'est-il pas toujours nécessaire d'avoir un Homme qui nous oblige à ouvrir les yeux pour voir le monde autrement et se projeter dans l'avenir, même si cela dérange notre désir d'aveuglement collectif ? En choisissant des textes très contemporains, de nature littéraire très différente, nous dépassons l'image traditionnelle de la tragédie grecque.

"Ils s'inscrivent dans une démarche épique, poétique et politique qui permet de développer l'imaginaire, de s'élever au-delà des contingences matérielles."
 

Dès le début de votre travail, vouliez-vous associer ces deux textes ?

Nous avons commencé par le Tirésias de Kae Tempest et ensuite j'ai pris connaissance du texte de Stefan Hertmans, Antigone à Molenbeek. Immédiatement j'ai pensé qu'il fallait les faire entendre ensemble parce que, de façons différentes, ils s'inscrivent dans une démarche épique, poétique et politique qui permet de développer l'imaginaire, de s'élever au-delà des contingences matérielles. C'est la modernité de ces écritures, absolument pas quotidiennes, différentes quant au style, qui m'a donné envie de les présenter ensemble.

Les deux personnages sont-ils des marginaux ?

Oui, mais pas de la même façon. Antigone est très bien intégrée dans la société qui l'entoure. Elle est étudiante en droit à l'université jusqu'au jour où elle demande à enterrer son frère, devenu un terroriste islamiste. C'est cette volonté de respecter un rituel vieux comme le monde qui va l'isoler et provoquer une nouvelle tragédie. Tirésias n'est pas vraiment inscrit dans un univers social déterminé. C'est un vagabond, qui se transforme, d'abord enfant, puis homme, puis femme, pour redevenir homme. Il traverse des expériences émotionnelles, toujours seul, devin aveugle que nul n'écoute, ses contemporains cherchant surtout à connaître les bons numéros du loto. Ces deux héroïnes transgressent, chacune à leur façon, les rapports homme/femme, citoyen/étranger, et naviguent entre la vie et la mort. Ces transgressions vont mettre leur vie en danger.

Quel statut ont les deux actrices qui se succèdent sur le plateau, Ghita Serraj qui interprète Antigone et Valérie Dréville dans le rôle de Tirésias ?

Ce sont des guides qui nous entraînent dans l'histoire qu'elles vont nous raconter. Ce ne sont pas des personnages de théâtre qui rentrent sur le plateau pour attirer notre attention sur un sujet important. C'est un peu subrepticement, au fur et à mesure qu'elles s'emparent du texte, qu'elles deviennent les protagonistes des histoires qu'elles nous adressent. Le spectateur est donc entraîné doucement dans le récit et dans les questionnements qu'il propose.

Le texte de Kae Tempest n'est pas à l'origine un texte de théâtre ?

À l'origine c'est un monologue qu'iel a écrit pour iel-même comme interprète-performeur.se. C'est un texte fait pour être proféré sur une scène, un poème oral, que Kae Tempest fait entendre dans une forme qu'iel a inventé, le « spoken word », qui a un succès considérable. Il y a une forme de déclamation qui se déroule comme une vague de mots. C'est la première fois qu'il sera interprété par une autre interprète que son auteur.e.

Les deux textes se succèdent sur le plateau qui est aussi habité par des musiciens jouant en live…

Les membres du Quatuor Debussy sont en effet présents sur le plateau pour interpréter des extraits de trois quatuors, le 8, 11 et 15, de Dmitri Chostakovitch. Ces deux morceaux sont les mêmes dans les deux pièces, mais avec des variations importantes parce que ces musiciens jouent aussi avec les deux actrices. Ils participent à la construction du spectacle, ils peuvent pousser les actrices dans des directions différentes et ils modifient donc le rythme, les tempi, les couleurs de la musique qui changera en fonction de l'interprétation. Cela peut prendre l'allure d'un combat puisque la musique n'est pas un commentaire du texte dit mais qu'elle se confronte à ce texte qui peut, à son tour, modifier la perception de la musique. La musique n'est ni illustrative ni une musique d'ambiance.

© Simon Gosselin

Pourquoi avoir choisi la musique de Dmitri Chostakovitch ?

Parce qu'il y a une grande ambiguïté dans la musique de Chostakovitch. Ces compositions répondent à des commandes de l'État soviétique et doivent donc répondre aux critères de la musique « socialiste » de l'époque stalinienne. Mais sa musique, par moment, est aussi un commentaire sur cette commande, sur les obligations qu'on lui impose. Il essaye d'aller le plus loin possible dans sa démarche personnelle à l'intérieur d'un parcours imposé. Ça en est presque schizophrénique puisqu'il sait les menaces qui pèsent sur lui. On dit qu'il avait toujours une valise prête au cas où il serait arrêté au petit matin. Ces tensions intérieures se retrouvent dans sa musique et en cela, elles sont en accord avec les tensions des deux personnages.

"Le résultat sera le même : provoquer des ruptures d'échelle entre l'image projetée sur un grand écran, et la présence scénique des comédiennes."
 

La scénographie que vous avez imaginée avec Charlotte Bouckaert fait appel à la vidéo. Pourquoi ?

Parce que je voulais « montrer » les états d'âmes intérieurs des personnages. Les images vidéo sont en direct bien sûr. Il y aura deux façons de filmer, une pour chaque pièce mais le résultat sera le même : provoquer des ruptures d'échelle entre l'image projetée sur un grand écran, et la présence scénique des comédiennes. Pour Antigone la caméra est comme une araignée qui enserre sa proie dans ses fils. Antigone se déplace et la caméra la suit, l'entoure, l'observe sous toutes les coutures et réduit son univers. Pour Tirésias au contraire, les caméras ouvrent lentement son univers lui permettant d'engendrer de nouveaux mondes. Le spectateur se retrouve donc face à une mosaïque sensorielle de mots, d'images, de sons, de corps, de techniques et de projections.

Propos recueillis en mars 2021 par Jean-François Perrier.