mc93_icon_1 mc93_icon_10 mc93_icon_11 mc93_icon_12 mc93_icon_13 mc93_icon_14 mc93_icon_15 mc93_icon_16 mc93_icon_17 mc93_icon_18 mc93_icon_19 mc93_icon_2 mc93_icon_20 mc93_icon_21 mc93_icon_22 mc93_icon_23 mc93_icon_24 mc93_icon_25 mc93_icon_26 mc93_icon_3 mc93_icon_4 mc93_icon_5 mc93_icon_6 mc93_icon_7 mc93_icon_8 mc93_icon_9 menu-billetterie menu-calendrier menu-offcanvas menu-participez menu-saison noir_et_rouge_01 noir_et_rouge_02 noir_et_rouge_03 noir_et_rouge_04 noir_et_rouge_05 noir_et_rouge_06 noir_et_rouge_07 noir_et_rouge_08 noir_et_rouge_09 nouveau_symbol_01 nouveau_symbol_02 nouveau_symbol_03 nouveau_symbol_04 nouveau_symbol_05 nouveau_symbol_06 nouveau_symbol_07 nouveau_symbol_08 nouveau_symbol_09 pass-illimite
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies, nous permettant d'améliorer votre expérience d'utilisation. OK

Magazine

À l'épreuve du plateau

Entretien avec Paul Balagué

Est-ce votre première pièce en tant qu’auteur ? Comment cela s’est-il passé ?

Paul Balagué : Oui, je considère que c'est la première même s’il y a eu des canevas, des saynètes, des réécritures avant mais pas d’œuvre au sens entité complète. J'ai bien senti que j'étais en découverte d’un processus et il a fallu beaucoup d’allers-retours au sein de la compagnie. Le texte est le résultat de nombreuses recherches et de multiples exposés communs. D‘ailleurs j'ai aussi écrit l'histoire en fonction des comédiens, les personnages sont ce qu’ils sont parce qu’il y a beaucoup de projection en eux. Je proposais les canevas de scènes et les textes et on les testait en « texte mou », c'est-à-dire avec la possibilité pour les comédiens de reformuler des passages. Je prenais des notes et nous avons avancé comme cela, c’est une écriture à l'épreuve du plateau.

Comment a émergé le sujet des pirates ?

À partir d’un manque. Fin 2017, nous avons commencé à nous interroger sur l’idée d’un spectacle lié à la structure du conte, un théâtre de la suggestion, c’est ce que nous aimons. Au fil de propositions d’équipe, ont émergé les pirates. Au début cela semblait une blague : les pirates ?  Mais que faire d’un tel sujet ? En même temps il y avait une joie d'enfant à nous dire : c'est incroyable les pirates, ce sont des gens qui changent d’identité, qui se déguisent, ce sont des gens très violents et en même temps très contradictoires, ils ne sont pas prosélytes. Au fond qui sont-ils et elles ? Et là-dessus arrive la conjoncture politique des Gilets Jaunes et une rencontre de lecture, celle de Marcus Rediker, un énorme déclencheur. C'est un chercheur américain sur la piraterie, les mouvements populaires et le monde maritime. En pleine interrogation politique sur les tentatives de création de nouvelles formes d’organisation en réponse à des données sociales et identitaires très fortes, et en pleine crise des Gilets Jaunes, une révélation m'a saisi, provenant de Rediker : qui sont les pirates, d'où viennent-ils ? Je me suis rendu compte que quatre-vingt-quinze pour cent des pirates sont avant tout les surnuméraires, les problématiques d'un système européen. À part les garnisons et les élites envoyées sur place, qui était mis dans les colonies ? Ce sont les déportés de force, c'est-à-dire tous ceux qui posent des problèmes dans la société de l’époque. Tous les vagabonds, tous les dissidents, tous les expropriés aussi parce qu’il y avait alors d’énormes querelles de territoires et de propriétés. C’était un système de bannissement permanent avec les mêmes problématiques que nous avons aujourd'hui sur les querelles identitaires, avec les populations qui ne nous semblent pas assimilées, avec les « fainéants » : ces questions n’ont pas bougé dans le fond !

Beaucoup de personnages des Chroniques ont vraiment existé ?

C’est une répartition moitié-moitié ! Le personnage principal Tristan Des Landes n'existe pas, c'est la figure d’un homme anodin qui se retrouve dans des événements incroyables, avec des gens incroyables. C'est le témoin survivant, nul, désespérant de cette épopée. Par contre Charles Vane a existé, passionnant, historiquement l’homme de la terre brûlée. L'image de Charles Vane c’est : je suis debout sur la proue, je fends les ruines du monde et je vais vers la mort ! À côté il y a une blessure, une vengeance et c'est Richard qui lui aussi est un personnage fictionnel. Puis les grandes figures historiques que sont Rackham et surtout Mary Reed et Anne Bonny. Pour ces deux dernières nous savions qu’il ne fallait pas passer à côté de telles personnalités, et en plus elles se sont vraiment rencontrées.

"Tout cela est un laboratoire permanent et très intéressant de démocratie directe."
 

La piraterie est souvent synonyme d’actions violentes ou de rapines, en quoi peut-elle inspirer un modèle d’organisation politique ?

C'est vrai que l’on focalise souvent sur les actions hostiles des pirates, c'est une réalité. Mais l’on se penche assez peu sur leur organisation interne qui est de fait une organisation politique. Et ce qui est intéressant c'est que cette proposition politique est locale. En fait, ils reconvoquent l'assemblée démocratique de base. Le postulat est : nous sommes tous frères, au sens classique du terme, et nous sommes tous égaux. Donc une personne égale une voix et égale l'autre. Pour l'époque c'est déjà extraordinaire et même encore aujourd'hui on n'est pas forcément dans la conscientisation de ces valeurs. Comment cela se passe ? On réunit des assemblées, on parle, on vote et on élit. Cela résout un paradoxe : nous savons que nous n'avons pas le même vécu, les mêmes compétences, ni les mêmes talents, toi tu es cuistot, moi je suis canonnier, toi tu es très calé en navigation, toi tu as du bagout et toi tu ne parles pas, mais on pose une égalité, même si l’on reconnaît que l’on n'est pas tous pareils. Et avec ces deux points de vue on s’associe librement pour accomplir une mission, prendre un bateau, le gérer et engager un certain nombre d’entreprises dans ce contexte. Il y a un choix préalable au fait de participer au groupe, le groupe n’est pas imposé et cela est un changement fondamental par rapport à naître et vivre dans un pays. Là on choisit sa famille, on choisit son pays, son groupe. On se rassemble et on vote pour la destination et pour qui sera le capitaine. Le capitaine est le maître de la navigation et des combats, ce n'est pas le gestionnaire de l’équipage. Le gestionnaire c'est le quartier-maître qui est aussi élu par l'équipage et qui s'occupe de l'égalité des assemblées et est un contre-pouvoir au capitaine qui lui n’interfère pas dans les affaires communes de la vie à bord, l’approvisionnement, la nourriture, etc. Et la destitution est instaurée, c'est-à-dire qu’à la seconde où l'équipage n'est plus d'accord avec le représentant élu, se réunit une assemblée, on revote et le représentant contesté peut être destitué. Il y a aussi l’instauration de règles très précises qui permettent que si des élus ou des membres de l'équipage contreviennent au règlement, des sanctions soient prises, qui peuvent aller jusqu’au bannissement ou même la mise à mort. La répartition des parts d'argent et des ressources est quasi égalitaire, il y a une part de base et les rétributions supérieures vont de 1,2 ou 1,5 parts jusqu'à 2 au maximum pour le capitaine. La multiplication maximale ne dépasse pas le simple au double, aucun rapport avec nos sociétés actuelles ! De plus la répartition du butin n’est pas fonction de la position dans le navire. Le bateau pirate avec le capitaine au grand chapeau, sa cabine et ses prérogatives, c’est un fantasme ! Tout le monde dort dans les mêmes conditions matérielles pendant le voyage. Et enfin il y a la sécurité sociale, une cotisation générale qui sert à s'occuper des malades ou des blessés. Bref, tout cela est un laboratoire permanent et très intéressant de démocratie directe.

Cela reste un modèle limité.

En effet, à l'intérieur de cela, deux choses principales sont problématiques : ils ne sont pas nombreux donc les assemblées où l’on parle tous et où tout le monde vote fonctionnent. Mais quelle serait la méthode pour une société de deux millions de personnes ? On fragmente les sociétés et on élit pour chaque partie des représentants ? Comment pousser le modèle ? Et puis ce système n'est pas à l’abri du potentiel vol de l'assemblée à travers la technique oratoire, à travers le bagout, à travers la menace. On n'est jamais à l'abri de la démagogie. Donc cela a de gros défauts mais il y a là une volonté concrète de se retrouver dans le commun, dans l'égalité et dans la différence fondamentale de chacun. D’autre part cet objectif reste local, ils ne font pas un projet d'État et c'est d'ailleurs pour cela qu'ils perdent face aux grandes puissances. Ils n'ont pas de volonté de territoire, ils n'ont pas de volonté de contrôler les différents métiers de l'agriculture et de constituer une nation. C'est ce qui les détruit. C'est un projet radicalement révolutionnaire et à la fois très local, c'est une expérience que je trouve très intéressante à interroger.

"On parle de gens qui changent d'identité, qui font des spectacles, des représentations de leurs vies, tout cela est dense et, je trouve, passionnant à étudier."
 

Vous ne cherchez pas à promouvoir un tel système mais à l’explorer.

Cela m'a plus posé de questions qu’apporté de certitudes à vrai dire. C'est un exemple fascinant parce qu'il est aussi contradictoire, les pirates eux-mêmes sont des êtres complexes, il y en a qui sont épris d'une radicalité politique digne d'un guérillero et en même temps dans une fièvre de l'enrichissement personnel et de tout brûler. On parle de gens qui changent d'identité, qui font des spectacles, des représentations de leurs vies, tout cela est dense et, je trouve, passionnant à étudier, tout simplement comme un exemple. Il y a des limites énormes à leur système et des problèmes mais cela conforte une envie : ils ont essayé, c'est un laboratoire, parlons-en, parlons d'un autre monde tel qu'ils ont tenté de l’établir !

Propos recueillis par Tony Abdo-Hanna le 8 avril 2021.