mc93_icon_1 mc93_icon_10 mc93_icon_11 mc93_icon_12 mc93_icon_13 mc93_icon_14 mc93_icon_15 mc93_icon_16 mc93_icon_17 mc93_icon_18 mc93_icon_19 mc93_icon_2 mc93_icon_20 mc93_icon_21 mc93_icon_22 mc93_icon_23 mc93_icon_24 mc93_icon_25 mc93_icon_26 mc93_icon_3 mc93_icon_4 mc93_icon_5 mc93_icon_6 mc93_icon_7 mc93_icon_8 mc93_icon_9 menu-billetterie menu-calendrier menu-offcanvas menu-participez menu-saison noir_et_rouge_01 noir_et_rouge_02 noir_et_rouge_03 noir_et_rouge_04 noir_et_rouge_05 noir_et_rouge_06 noir_et_rouge_07 noir_et_rouge_08 noir_et_rouge_09 nouveau_symbol_01 nouveau_symbol_02 nouveau_symbol_03 nouveau_symbol_04 nouveau_symbol_05 nouveau_symbol_06 nouveau_symbol_07 nouveau_symbol_08 nouveau_symbol_09 pass-illimite
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies, nous permettant d'améliorer votre expérience d'utilisation. OK

Magazine

Lumière sur les invisibles

Entretien avec Didier Ruiz

La présentation des trois spectacles de Didier Ruiz est remise en cause par la situation sanitaire. Nous vous proposons toutefois de découvrir l'entretien réalisé par Olivia Burton en vue de cette trilogie à la MC93.

Vous présentez trois spectacles à la MC93. Comment sont-ils liés ?

Dans la forme, ce sont trois œuvres qui font le pari de la continuité de la distribution, ce qui est nouveau dans mon travail. Jusqu’alors j’engageais de nouveaux interprètes dans chaque lieu de tournée. Sur le fond, ils mettent chacun en lumière des invisibles de nos sociétés : les prisonniers le sont de fait puisqu’ils sont derrière les barreaux, les trans le sont dans leur corps, puisque celui-ci a changé et qu’on ne le sait pas forcément. Enfin dans Que faut-il dire aux Hommes ? on aborde la foi et la spiritualité, dont il est peu question dans l’espace public. Je ne parle pas de religion, de dogme, d’organisation hiérarchique, ou des guerres qui se font en son nom. Je m’intéresse ici à ce à quoi croient les êtres humains au fond d’eux-mêmes dans leur grande solitude. Ce triptyque parle aussi d’identité, de recherche de liberté et de conviction.

Comment tout cela a-t-il commencé ?

Une longue peine est né pendant l’été 2014. Au festival d’Avignon, après une représentation de 2014 comme possible, qui donnait la parole à des adolescents, j’ai rencontré Bernard Bolze, fondateur de l’Observatoire international des prisons. Intéressé par ma démarche, il m’a parlé des gens qu’il côtoie, qui ont passé beaucoup de temps derrière les barreaux et donc sans parler. Peu de temps après, à la fin d’un séjour en Turquie, j’ai passé deux nuits en prison suite à une inculpation surréaliste de trafic d’antiquités. Ce fut extrêmement pénible. Tout s’est finalement réglé mais au retour j’ai eu besoin de transformer tout de suite ce cauchemar qui, bien que bref, m’avait bouleversé et de poser sur un plateau de théâtre les questions qui me traversaient. Comment survit-on à l’enfermement ? Comment reste-t-on droit ? Où sont le bien et le mal, qui en décide, et comment ? Derrière cela, je savais qu’on pouvait parler de dignité humaine. Car la prison pose la question de la faute bien sûr mais aussi de la réparation et de ses modalités.

Et Trans (més enllà) ?

Pour Trans (més enllà), c’est la découverte d’un documentaire italien, dans le cadre d’un festival de cinéma LGBT à Barcelone, qui fut l’étincelle. Le film raconte l’histoire d’un mécanicien automobile qui se transforme en femme. Le témoignage de son épouse qui continue à aimer cet homme devenu femme car elle y voit la même personne, m’a impressionné : quelle preuve d’amour de ne pas s’arrêter à l’apparence extérieure ! Pour elle, il n’y avait pas eu d’événement. Après quoi j’ai rencontré une militante dans une association de parents d’enfants trans. Son petit garçon s’habillait depuis quelque temps en fille et elle se battait pour que l’école l’accepte comme il était. Elle parlait de tout ça de façon totalement détendue, sans pathos. Cela m’a fait penser que les temps avaient changé sur ce sujet, au moins dans certains pays, et que je ne m’en étais pas rendu compte. C’est parti comme ça. Les trans incarnent pour moi une forme de liberté absolue qui décloisonne le monde, accepte une variété des possibles en nous, au-delà d’un choix binaire entre masculin et féminin qui peut être très violent pour certains.

Et pour Que faut-il dire aux Hommes ?

En 2018 à Avignon, j’ai rencontré deux frères Dominicains qui étaient venus voir Trans. On a parlé du genre, avec ces hommes habillés en robe blanche, et du deuil qui consiste à quitter le monde, à renoncer à une vie sociale, à des amours. Cet échange a fait ressurgir le souvenir d’autres rencontres faites au cours de voyages, avec des gens inspirés par différentes formes de spiritualité. De culture catholique, je suis mécréant aujourd’hui mais ainsi est née l’envie d’écouter ces gens, de voir en quoi ils me fascinent et en quoi ils peuvent nous aider à être plus humains, jusque dans la mort. J’ai beaucoup fréquenté celle-ci pendant mon premier métier d’infirmier, au chevet des malades, dans la solitude de la nuit des hôpitaux parisiens. La question de l’après me taraude. J’ai envie d’imaginer que la mort n’est pas un départ mais une transformation, une étape. Tout cela ramène bien sûr à la vie : Qu’est-ce qu’on respecte, où met-on du sens ? Pour qui et pourquoi est-on là ?

Quel est votre processus de travail ?

La difficulté première, c’est la distribution. Il faut trouver des personnes disponibles, capables de vivre le collectif, de s’engager pour deux ou trois ans, d’intégrer un processus de travail qui leur est complètement étranger et de s’exposer sur un plateau. Je fais le pari que les personnes choisies vont générer un trouble. Avec l’expérience, je sais que le travail permet d’y arriver.

Je commence par une série d’entretiens en tête-à-tête. Après quoi on passe à un deuxième temps qui est collectif. Sur scène, je demande à chacun de me redire ce qui m’a intéressé et touché. Le travail consiste non pas à répéter mais à retraverser telle ou telle réponse. Cette méthode repose sur un contrat de confiance qui consiste à accepter ensemble les incertitudes du voyage en sachant que tout le monde a sa place à bord du bateau. Ensuite, pour écrire le spectacle, j’ordonne ces fragments pour en faire un montage cut, sans explication, que l’on teste et affine au fil des répétitions. On arrive ainsi à une suite de tableaux, de scènes qui s’accumulent, s’opposent ou se complètent et donnent à voir une mosaïque de différences, face à laquelle le spectateur va pouvoir se positionner.

Rien n’est jamais écrit ?

Non, leur partition n’est jamais écrite, seul le scénario global l’est, car l’écriture tue la connexion que je recherche de chacun, au moment de prendre la parole, avec soi-même, ses émotions et ses images. La question centrale, c’est celle de l'autorisation qu’ils doivent se donner de faire les choses et la dignité qu’ils acquièrent ce faisant. Le travail sur le corps, avec mon complice Tomeo Vergés, les aide à s’autoriser à prendre le temps, respirer, soupirer, accepter le rire ou les larmes. Si une forte émotion pointe, elle finit par être apprivoisée. L’absence de texte fixe favorise une écoute très vive de tous, comédiens et techniciens, car on ne sait jamais exactement ce qui va être dit. Il y a donc des variations mais elles ne mettent jamais en cause le sens. Et sur la durée, la parole reste ainsi vivante, ancrée dans la nécessité de parler.

Quelle est pour vous la vertu principale de ce théâtre ?

Je crois à sa portée politique, à sa capacité à agiter les consciences. Le spectateur se reconnaît dans ce héros ordinaire qui lui parle, qui n’a pas de costume. Il sort de la salle troublé par ce qu’il a vu et entendu. Il rejoint son groupe social changé, il l’infiltre avec une nouvelle façon de voir ; c’est pour moi l’origine d’une possible révolution d’individu à individu, d’un essaimage à petite échelle. C’est cette conviction ce qui me donne envie de continuer à essayer de changer la couleur du monde.

Propos recueillis par Olivia Burton en avril 2020.