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Magazine

Rencontre avec Jean-Pierre Vincent et son George Dandin

"Pour parler d'une façon très directe d'une France qui n'a pas beaucoup changé malgré tout ce que l'on peut dire"


La totalité de vos mises en scène concerne des textes dramatiques, classiques ou contemporains, qui, chacun à leur manière, parlent à vos contemporains, ceux à qui vous vous adressez. Est-ce encore le cas pour George Dandin ?

Jean-Pierre Vincent : Plus que jamais avec ce texte qui est une œuvre majeure, étrangement peu connue du public, mais que les acteurs aiment faire entendre, pour parler d'une façon très directe d'une France qui n'a pas beaucoup changé malgré tout ce que l'on peut dire, une France où la tension entre classes sociales demeure très vive et marque profondément les comportements, une France où la lutte des femmes pour une égalité réelle ne date pas d’aujourd’hui. Ces deux sujets sont remarquablement concentrés dans cette pièce dite « mineure ». Elle n'a jamais cessé d'être jouée, en particulier à la Comédie Française.

Pourquoi Molière écrit-il cette pièce ?

Jean-Pierre Vincent : C'est une commande de Louis XIV pour une grandiose festivité à Versailles en 1668. Le roi avait soutenu Molière quand il s’attaquait aux pouvoirs religieux et politiques (Tartuffe, Dom Juan...). Nous n’en avons pas la trace, mais il est clair qu’un jour il lui a demandé de revenir à des comédies qui éviteraient les cabales. La pièce est en trois actes, mais la commande impliquait aussi Lully, qui avait composé la musique d’une pastorale, non reprise lors des représentations parisiennes, après Versailles. Les textes sont de Molière. Ces pastorales mettaient en scène des bergers et des bergères dont les amours compliqués finissaient bien, ce qui n'est pas vraiment le cas pour les personnages de la pièce. Il fallait faire rire les marquis de la Cour, mais Molière a aussi trouvé le moyen de leur tendre un miroir sur lequel on voit une France bien différente de celle dans laquelle ils vivent. Une France que Molière connaissait sur le bout des doigts pour l'avoir parcourue dans tous les sens.

"En répétition, je pense sans cesse au spectateur : « Qu’est-ce que ça lui dira ? ». Et surtout aux jeunes spectateurs d’aujourd’hui."


Comment travaillez-vous pour faire entendre cette pièce au présent ?

Jean-Pierre Vincent : Que je lise une pièce d’hier ou d’aujourd’hui, il faut qu’elle présente un caractère d’urgence, ou d’utilité, comme dit Edward Bond. Cette pièce n'est pas d'aujourd'hui, mais elle parle à notre aujourd'hui. Des textes actuels font souvent semblant de parler d’aujourd’hui… Il faut un travail de tous les instants avec les acteurs pour que chaque réplique soit dite (et pensée) au présent, dans l'immédiateté de l'instant. Cette langue est à la fois très simple, très directe, mais elle permet de faire surgir une foule d'images ou de visions. C'est un texte – comme tous les grands textes –  qui progresse avec des moments de suspension, des moments d'arrêt qu'il faut respecter, comme j'ai pu le faire avec Beckett en montant En attendant Godot. Il faut respecter les silences que la ponctuation suggère. « Une chose après l’autre » est mon slogan favori ! On est toujours trop pressé. En répétition, je pense sans cesse au spectateur : « Qu’est-ce que ça lui dira ? ». Et surtout aux jeunes spectateurs d’aujourd’hui. Je suis surpris chaque soir de représentation de voir à quel point elle parvient si simplement aux spectateurs, sans aucune difficulté.

C'est une comédie ?

Jean-Pierre Vincent : C'est une comédie, issue d’une farce de jeunesse de Molière (La Jalousie du Barbouillé),  mais d'une cruauté rarement égalée qui confine au tragique. On a dit d'elle que c'était une pièce « rosse ». Elle va jusqu'au bout de la farce et jusqu'au bout de la cruauté qui sont inextricablement mêlées. On peut aussi être très impressionné par la mélancolie qui s'en dégage à travers le cauchemar que vivent les deux personnages principaux, Dandin et sa femme Angélique.

"Elle rêve d'une autre vie et engage un combat violent pour se libérer avec les seules armes dont elle dispose."


Angélique est souvent présentée comme une méchante petite demoiselle…

Jean-Pierre Vincent : Oui, et je ne comprends pas pourquoi, car la lecture du texte de Molière ne permet nullement de la transformer en une petite oie agressive. Si on écoute ce qu'elle dit de sa vie passée, avant le mariage arrangé avec son mari, une vie d'une tristesse absolue, entre des parents imbus d'eux-mêmes et de leur statut social mort depuis longtemps, et une éducation sévèrement bigote, comme elle l'était pour ces jeunes filles de l'aristocratie vouées à des mariages sur commande. À peine sortie de cet enfer familial, on la vend en la poussant dans les bras d'un homme plus âgé qui la voit comme un trophée à exposer, signe de sa réussite sociale. On comprend qu'elle ait envie d'autre chose… Est-elle seulement victime des codes sociaux de l'époque, comme on dit ? Est-ce que tout ça est vraiment fini, du passé ? Elle rêve d'une autre vie et engage un combat violent pour se libérer avec les seules armes dont elle dispose. Mais je me pose encore la question : « est-ce que ça finit bien pour elle ? ». Que va-t-elle faire dans la maison quand elle disparaît ?... La pièce est vraiment impitoyable.

Georges Dandin n'est pas mieux loti…

Jean-Pierre Vincent : Il a voulu devenir un autre, grâce à la fortune qu'il a accumulée. Mais cet autre n'arrive pas à effacer celui qu'il était. Il est dans une solitude totale. Il n'écoute pas plus qu'il n'est écouté et mène une sorte de monologue tout au long de la pièce, interrompu par quelques dialogues qui ne modifient en rien sa pensée ou son rapport aux autres. Il a commis une erreur qu'il va payer pendant les trois actes de la pièce, plongé dans ce cauchemar éveillé. J'ai remarqué que tous les personnages imaginés par Molière pour être joués par lui sont en permanence dans une spirale cauchemardesque. Dandin n'échappe pas à cette fatalité. Pour se sentir encore vivant, encore existant aux yeux des autres, il s'acharne à revendiquer son statut de cocu… C’est tout ce qu’il peut faire. Sans bien sûr vouloir tomber dans des anachronismes sans intérêt ,il y a quand même une dimension psychanalytique passionnante dans ces mouvements d'introspection, de folie, d'humiliation, de frustrations, d'insatisfactions qui traversent tous les personnages.

Vous avez tenu à réinscrire de la musique dans votre mise en scène. Pourquoi ?

Jean-Pierre Vincent : Nous avons gardé une partie des textes que Molière avait écrits pour la pastorale sans garder en revanche la musique de Lully, qui en l’occurrence n'est pas la meilleure de ce compositeur très talentueux. Il y a donc une musique nouvelle composée par un jeune musicien, Gabriel Durif. J'ai eu le sentiment que cette présence de la musique et des bergers amoureux, qui figuraient à la création de la pièce constituait son équilibre véritable – oublié au fil du temps par les gens de théâtre. C'est une sorte de respiration entre les étapes de cette course dramatique à l'échec.

"Il me semble essentiel de rappeler à nos contemporains qu’ils viennent de quelque part, que tout ce qu’ils vivent a une histoire, contrairement à cette leçon d’amnésie qu’on voudrait nous faire avaler aujourd’hui."


Vous avez demandé au créateur des costumes, Patrice Cauchetier, de rester dans le XVIIe siècle. Pourquoi ?

Jean-Pierre Vincent : Il ne s'agit pas de faire de la paléontologie théâtrale, ni de révérence à une « fausse culture du passé ». Mais c’est une histoire du XVIIe siècle ! J'aime cette idée d'un voyage dans le temps grâce à quelques touches d'une beauté ancienne, telle qu'on peut l'admirer dans les toiles du peintre Nicolas Poussin. Il me semble essentiel de rappeler à nos contemporains qu’ils viennent de quelque part, que tout ce qu’ils vivent a une histoire, contrairement à cette leçon d’amnésie qu’on voudrait nous faire avaler aujourd’hui. Qui n’a pas de passé, n’a pas d’avenir ; seulement un présent idiot.

Propos recueillis par Jean-François Perrier en avril 2017.